l'anthroponymie en Bas-Berry au XVIème siècle



1596

les registres de catholicité de
P O U L A I N E S  (36)

 

          Le registre des baptêmes de Poulaines se présente sous la forme de cahiers de 26 cm. x 19 cm. environ, reliés en un fort volume regroupant l'ensemble des actes de 1596 à 1692, et conservé aux Archives départementales de l'Indre.
     L'enregistrement des naissances a-t-il précédé cette date du 24 janvier 1596 ? Il serait possible de penser que des cahiers aient été égarés, cette hypothèse est toutefois peu probable :
     - l'en-tête rédigé par le " chapelain " de l'époque, Pierre de Launay, bien qu'incomplet est suffisamment explicite :


 " Cy commence le .......................................
ou sont escrits tous les...............................
des enfans qui sont baptises.....................
lesglise de poullayne et de ........................
pareins et mareynes et sont bapt.............
Jullian le dru ace........de la cure................
poullayne et commence le vingt quatre...
janvier lan mil cinq cens quatrevingt seze
                     Premierement  "

     - Pierre Renaudin, curé de Poulaines à l'époque révolutionnaire, chargé d'enregistrer les actes, a noté dans la marge : " cotte A "

            Ainsi, aura-t-il fallu plus d'un demi-siècle pour que l'édit de Villers-Cotterets, en date du 10 aôut 1539, soit appliqué. Précédé de l'article imposant l'obligation de tenir des registres de sépultures " des personnes tenant bénéfices", l'article 51 stipulait "aussi sera faict registre en forme de  preuves de baptêmes" . En 1563, le Concile de Trente appuyait cette ordonnance en " faisant obligation aux curés de tenir un registre où devaient être inscrits le nom des baptisés et de leurs parrains, pour éviter la célébration des mariages entre personne liées par des parentés spirituelles". En mai 1579, l'ordonnance de Blois promulguait la création des registres de mariages. Elle réagissait ainsi contre les mariages clandestins entre des personnes de conditions différentes, prévoyant même la peine de mort " sans espérance de grâce et pardon" pour ceux qui détournaient les mineurs de vingt-cinq ans " sous prétexte de mariage, ou autre couleur, sans le gré, sçu, vouloir ou consentement exprès des pere, mere et des tuteurs".
      Encore faut-il ajouter que François 1er entérinait là une pratique déjà répandue, notamment en Bretagne et dans le nord de la France; le plus ancien registre, celui de Givry, près de Châlon-sur-Saône, date de 1334. Toutefois, et bien qu'il ne tienne compte que des naissances, il faut reconnaître que le registre de Poulaines est, avec celui de Valençay, l'un des plus anciens de cette région située au nord du Bas-Berry.

IRREGULARITES et LACUNES

          L'examen des premiers feuillets laisse apparaître une certaine confusion et de nombreuses lacunes, mises en évidence par le décompte des naissances.
 

année nb. observations
1596 53  
1597 52  
1598 56  
1599 65  
1600 28 aucun acte entre le 3 avril et le 14 décembre
1601 75  
1602 68  
1603 23 lacune à partir du 28 février
1604 00  
1605 00  
1606 00  
1607 17 les enregistrements reprennent au 30 novembre
1608 85  
1609 78  
1610 65  
1611 52 les enregistrements cessent à partir du 24 août 1611
    ils ne reprennent que le 25 janvier 1620

Certains actes ne se trouvent pas à la date attendue et sont insérés entre des actes antérieurs et postérieurs (ex. l'acte de naissance de Silvain Chauveau, daté du 23 décembre 1601, se trouve placé entre ceux du 21 juin et du 20 juillet 1602, ce qui atteste la volonté de réparer un oubli). Si, le plus souvent, la rédaction de l'acte accompagne la cérémonie du baptême, comme le révèlent les signatures des témoins en bas des actes, d'autres sont recopiés ultérieurement, d'où l'absence de ces mêmes signatures. Il semblerait que la superficie de la commune soit en cause. En effet Poulaines est très étendu, et le chef-lieu excentré de la paroisse accentue les distances : les hameaux de la Moinerie, au sud, et de Chambon, à l'ouest, sont à près de 6 km. de l'église paroissiale. Chambon était un village important qui avait dû être au Moyen Age le chef-lieu de la paroisse. Bien qu'ayant perdu cette fonction au XVIème siècle, Chambon avait conservé son église, un office y était célébré chaque semaine et lors des principales fêtes religieuses. Cette hypothèse expliquerait la présence presque constante de deux prêtres dans la paroisse, un curé secondé par un vicaire, d'où la difficulté de la célébration du baptême, quand le curé se trouvait seul, ou bien les étourderies du vicaire qui n'emportant pas le précieux registre "oubliait" de le mettre à jour, une fois revenu à la cure. C'est pourquoi le décompte des naissances doit être interprété avec la plus grande prudence, car si certains actes ont été ajoutés, les baptêmes sont loin d'avoir été tous répertoriés, ce que constate rapidement tout généalogiste qui dépouille les registres de Poulaines !

DECHIFFREMENT

          L'écriture ne pose pas de problèmes particuliers. Elle est conforme aux cursives de cette époque, avec une grande variété de graphèmes selon leurs positions : initiale, finale, ou en combinaison. L'absence d'accentuation, l'emploi parfois abusif des abréviations, la confusion des jambages /u/v/n/i/ , l'importance plus ou moins grande des boucles, des pleins et des déliés, selon la personnalité des rédacteurs, sont autant de points communs. Une encre plus ou mons déliée peut aboutir aujourd'hui à un acte blanchi, pratiquement illisible.

          A noter l'apparition de la première cédille sous le /c/ de François, le 28 février 1602. Après plusieurs graphies /sc/ (Franscoys), le vicaire Galland place le /s/ sous le /c/, mais cette initiative ne sera pas renouvelée dans les actes suivants

          Deux difficultés viennent toutefois compliquer le déchiffrement de l'écriture proprement dite :

     - un vocabulaire réduit : le patronyme ne jouit pas comme le nom commun du support sémantique du contexte. Tout graphème douteux ne peut être identifié que par comparaison avec son semblable utilisé dans le reste du texte, mais cette comparaison n'est pas toujours possible, car, bien que la formulation des actes ne soit pas rigide et autorise parfois une certaine fantaisie, le vocabulaire est restreint : jour - mois - an - église - Poulaines - baptisé - fils - fille - père - mère - parrain - marraine et, dans certains cas seulement, en fonction de la qualité des témoins, des mots comme : sergent - notaire ,etc.

     - l'hétérogénéité : un grand nombre de rédacteurs vont se succéder dans cette paroisse apparemment trop pauvre pour retenir ses prêtres. De 1596 à 1603, on ne dénombre pas moins de 3 curés, 12 vicaires, auxquels il faut ajouter les diacres occasionnels à qui est dévolue parfois la rédaction de l'acte. Deux actes, au moins, sont de la main d'un laïc, Sylvain Leclerc, "sergent de la baronnie de Graçay".
     Soulignons ici l'indigence culturelle de certains :

" a esté baptize par messier (...) ung enfant malle
fils de (...) onst este ses parins honeste (...)
fermier du priore de chanbon (...) anviron leure de
trois heure apres midy"
........................................................................
a este tenu sur lait saint fond de baptesme
........................................................................
tesmoing mon saib manuel .... sais parains, etc.....

d'où l'écriture phonétique des patronymes et les cacographies qui en résultent.

les PATRONYMES

La phonétique guide le desservant dans l'écriture des patronymes
       ex :   Allaire = Haller         Abbot = Habault       Olehe = Holehay = Hautlehay, etc
     Le rédacteur de l'acte n'est pas seul responsable, il est tributaire de la prononciation du "déclarant", ainsi Léonard Robin déclare être originaire de la paroisse de " Segnat en Lymosse  (?)" Ces difficultés sont particulièrement sensibles à l'arrivée d'un nouveau prêtre, étranger à la paroisse, ignorant encore le nom de ses paroissiens, les premiers actes sont  alors difficilement lisibles, ex " Courdon " que n'atteste aucun autre acte n'est peut-être qu'une déformation de " Bourdon", bien que les deux lettres initiales ne se ressemblent pas. Le déchiffrement nécessite alors des recoupements, en confrontant le nom recherché avec celui du conjoint ou de la conjointe, mais - en ce qui concerne les épouses - cette confrontation n'est pas toujours possible. En effet :

                                   sur 415 actes :  5   sont en partie illisibles
                                                                8   ne mentionnent pas le nom de la mère
                                                              75  désignent la mère uniquement par son prénom
                                                               49 présentent des lectures incertaines
                                             sur  2  actes, le nom du père remplace celui de la mère
                          soit   33 % d'actes, dans lesquels le nom de la mère est inutilisable.

     -     le recoupement peut également se faire en confrontant le nom recherché avec la signature, mais les témoins dans leur immense majorité déclarent " ne scavoir signer ", encore faut-il préciser que les signatures ne peuvent être mentionnées que si l'acte est rédigé à l'issue de la cérémonie, en présence des acteurs.
     -     Enfin, tout déchiffrement doit tenir compte des inévitables étourderies :
     * un acte incomplet : le 29 août a este baptize François Lhouste et Noel Brune ses pere et mere "
     * une lettre omise : Bondeau pour Blondeau
     * une incorrection : Supplise pour Sulpice
    * une date erronée : un dimanche 20 suit un samedi 20; erreur d'année dans les premiers jours de janvier,   etc.

A toutes ces difficultés de déchiffrement s'ajoutent les problèmes liés à la langue du XVIème siècle et du parler berrichon

ORTHOGRAPHIE     

les cacographies sont liées    

     - à l'introduction de lettres étymologiques, ou faussement étymologiques, sous l'influence de la " renaissance " des études grecques et latines.
                         Poitou < Poictou  du latin Pictivium
                          " il heust pou parreins "   heust < latin habeo
                         Anthoine - Barathon - Poithou - Pothier, etc < théta grec
                          Hydreau  <  upsilon grec

       -  le maintien de consonnes muettes, survivance de la langue médiévale:
                         Jehan - Jean d'où Jehannet - Jeannet - Janet
                          Baillif - Bailli     Saulnier - Saunier      Septier - Setier
                          Musnier - Munier     Coustant - Coutant    - Gaulcher - Gaucher, etc.

       - des évolutions phonétiques inachevées ( cf. " la guerre des ouistes et des non-ouistes"!)         Boin - Bouin     Dore - Doure     Rollet - Roullet      Morisset - Mourisset
                           Provost - Prouvost - Prouvoust

                   en combinaison de plusieurs facteurs
                           Lhosme - Lhousme - Lhome - Lhoume - Lome
                           Noel - Noee - Nouee - Nouhee, etc

         - l'emploi fréquent du /y/ pour distinguer le /i/ du jambage des /u/  /v/  /n/ ou à la finale par simple souci esthétique:
                           Aymé - Boyn - Dyon - Pynon - Pynard - Symon, etc.
                           Aubry - Bailly - Launay, etc.

         -  l'emploi du /g/ pour souligner la nasalisation :
                           Rene - Regne   darnault - Dargnault     Launay - Laugnet
                  avec évolution possible (?)
                           Johannet -Joannet - Joinnet - Jouaigner - Joignet

          -le son /oi/ prononcé / oué/   ( nous serions surpris d'entendre Louis XIV dire :  " le roué c'est moué "  et pourtant c'est ainsi que l'on prononçait le son / oi /. Certaines grammaires scolaires de la fin du XIXème siècle conjugue ainsi : j'aimois, tu aimois, etc.)
                d'où   Toinette - Touenette     Poitou - Pouetou, etc.

          -  la disparition du / e / muet entre deux consonnes :
                           Chauveron - Chauvron     Idereau - Idreau     Obery - Aubry

          -  le / e / devant un / r / proncé comme un / a / ouvert
                           Merdon - Mardon      Merlat - Marlet  etc.

          -  l'inversion du / r /  (cf. Grenouillette = guernouillette )
                           Berthomier - Brethomier, et avec combinaison :
                           Berthomier - Barthomier - Brathomier, etc.

          -  le / e / final dans les mots de deux syllabes est accentué et prononcé comme un
             / é / fermé bref ( -ay) ou un / é / ouvert ( -et ) :
                          Mare - Maray     Dore - Doray    Foure - Fouray     Saule - Saulay,  etc.
                          Brune - Brunet     Goube - Goubet, etc.
                          avec parfois des hésitations : Dore - Doray - Doret
             pour les patronymes issus d'un prénom, il peut s'agir d'un diminutif :
                          George - Georget     Hugues - Huguet, etc.

          -  le / s / intervocalique sourd et non somore comme aujourd'hui :
                          Briset - Brisset - Bricet    Beson - Besson     Brosard - Brossard
             et inversement affaiblissement du /x / interne
                          Anxoine - Ansoine

          -  même problème pour / g / intervocalique :
                          Huget - Huguet   Gogery  -  Goguery     -     Peragin - Peraguin
                     Saragy - Saraguy ou Saraquy ( et peut-être Saraquin par interprétation
                     fautive du /y / final et du  /n / dont la graphie ( avec jambage ) se confondait.
                     et inversement : Guillebert - Gilebert - Gilbert

          -  l'accord des noms propres, comme les noms communs, en genre et en nombre

               *  la formation du féminin par adjonction d'un /e/
                          Mace ( diminutif de Thomas ? ) Macee      Mare - Maree   bailli - Baillie
                           Billard - Billarde      Pothier - Pothiere      cf. Toussaint - Toussine

                   et doublement de la consonne finale : Audion - Audionne    Bouin - Bouinne
                         Buet - Buette       Bigot - Bigotte     cf. Moine - Moinette

                    avec évolution de la forme masculine :
                         Blondeau - Blondelle     Moreau - Morelle

               un masculin mal perçu peut engendrer plusieurs féminins :
                          Rioland - Riolande  - Riolante   Minou(.) - Minoue -  Minouste - Minoude
                          Renault - Renelle mais aussi Renaude, d'où Renaud
                          Bezault - Bezaude - Bezaud
                          Chapelault - Chapelaud - Chapelaude , etc.
                          Rioland - Riolande - Riolante

             -  l'importance de l'article et de la préposition, soudés ou non (la valeur
                sémantique du nom est alors fortement ressentie)
                          de la Garde - Delagarde      Guisarme - Quisarme (qui s'arme)
                          Aubusson - au Buisson
                         Le Brun - la Brune - puis après disparition de l'article : Brune - Brunet -
                              Brunette
                         Dion - Audion ( au Dion ) - Dedion (de Dion) sont trois formes possibles
                             d'un même patronyme (et d'une même généalogie)

             - adjonction d'un yod à la finale des noms en :
                         - eau :  Bonnisseau - Bonnissiau     Hidereau - Hideriau
                         - er : Auger - Augier    Gaucher - Gauchier    Porcher - Porchier, etc.
                                  Hervet, perçu Herver  - Hervier
                                  d'où des ambiguïtés : Chevalet - Chevaler - Chevalier ?
             -  le cas le plus difficile à interpréter est celui du yod intérieur et final
                dont  les prêtres semblent ignorer la transcription :
                          Baillet - Ballier - Balier         Baillif - Ballif - Balif
                          Bataille - Batalle      Billard - Bilard       Gaillard - Galard
                          Juillard - Juliard   Chaillat - Challiat - Challat, etc.
                          Couillon - Coullon   , (le Terrier de Chambon indique: Coullon, le registre
                                                          des baptêmes: Couillon et ces deux graphies pour une
                                                          même personne existent encore à la Révolution)
                          Mareuil - Marueil - Mareil - Mareul
                          Marcel -Marcelle - Marceille - Marseil - Marseille  ( l'interprétation de
                                                           Dauzat, attribuant ce patronyme à la ville de
                                                           Marseille (..qui est originaire de ...) devait donc être
                                                           prise avec prudence; Morlet ouvre la voie avec :
                                                           " Marsel, doit représenter une variante
                                                           orthographique de Marcel"

                  Inversement, certaines évolutions aboutissent à la suppression du yod :
                           Graillon - Grallion - Graion - Grajon
                            Paillon - Pallion - Paion - Pajon (cf. la Pajonnerie)

           la combinaison de tous ces facteurs peut aboutir à des patronymes éloignés:
Renault -(nasalisation) - Regnault -(accentuation)- Rayneau -(yodisation)- Rayneau
          même évolution pour Renauldat.

          même difficulté d'interprétation pour la terminaison -rt :
                            Goubert pour Goubet,
                             Pellart ou Pellard qui signe Pellat
                      

                  N.B.  " le Mee" est un toponyme très répandu dans la région. D"après Dauzat, du latin mansus : "exploitation rurale occupée par un seul tenancier" . Hubert, dans son Dictionnaire historique de l'Indre en dénombre 20, et encore ne prend-il pas en compte le village du Meez, au nord de Levroux, proche de la paroisse de Poulaines. De ce topoyme sont probablement issus les patronymes suivants :
                       Du Mee - Du Mez - De Mee,    et avec accentuation :
                       Deme  - Desme - Desmet - Desmee - Desmer,   et perçu comme un pluriel
                       Des Meetz - Desmes.
Malgré des formes orthographiques aussi variées, il semble bien que ces paroissiens de Poulaines aient tous appartenu à une même famille. En 1609, un parrain signe : Desmez, à la Révolution, les Desmet sont laboureurs à Buxeuil.

CONCLUSIONS

            Les actes étudiés s'inscrivent d'une part dans l'évolution normale de la langue à la fin du XVIème siècle, et témoignent d'autre part des déformations dues au parler local berrichon et à l'indigence culturelle de certains scribes.
     D'où la nécessité, sur le plan méthodologique, de replacer l'acte dans son contexte historique, linguistique et sociologique, et d'accompagner le déchiffrement de l'étude des sources parallèles ( terriers, lièves, actes notariaux, etc.) qui, seules permettent les "recoupements" indispensables à l'établissement des patronymes.
                                                                                                                                      
Claude Rioland

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