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un système à un ou plusieurs noms
Ce n'est qu'au XIIème s. que l'usage du double nom commença à s'imposer.
Auparavant, sur les ruines de la civilisation gallo-romaine, les Germains
avaient imposé leur système de désignation des individus: un nom unique
et sans caractère héréditaire. Certes, les noms véhiculés par la
tradition latine, qu'ils soient profanes ou bibliques (vetero- ou neo-
testamentaires) ne disparurent pas complètement et la christianisation les
sauva de l'oubli, mais dans leur grande majorité, ces noms, attribués à
nos lointains ancêtres, étaient empruntés aux dialectes germaniques;
dialectes uniquement parlés (le latin demeurant la langue écrite), et
probablement fort éloignés de leur origine sous l'effet du substrat
celto-romain. Ce n'est que peu à peu que s'imposa l'usage d'un surnom
ajouté au nom propre. Les études récentes montrent qu'au milieu du XIIème
siècle le pourcentage des individus désignés par un seul nom ou par deux
noms était à égalité. Encore faut-il préciser que cette pratique n'était
pas générale, qu'elle variait selon les régions et selon le statut de
l'individu: les clercs conservèrent longtemps l'usage d'un seul nom,
sacralisé par le baptême, et les femmes durent attendre la fin de notre
Moyen Age pour bénéficier, dans leur quasi totalité, d'un système à deux
noms.
Ces
considérations et la rencontre de deux documents importants ( le partage
de la seigneurie de Pierre de Graçay, daté de 1433, et le terrier du
prieuré de Rouvres, daté de 1479 ) nous ont incités à faire le point dans
cette partie du Bas-Berry, située entre Châteauroux et la vallée du Cher.
Certes, bien que non négligeable, le stock des noms réunis demeure modeste
et l'estimation finale sera forcément statique, mais nous ne désespérons
pas de trouver d'autres documents significatifs datés du XIVème siècle qui
nous permettront alors une ébauche d'évaluation dynamique. Notre projet
est double, il portera sur le système de désignation mais aussi sur la
nature et la fréquence des noms (devenus prénoms) et des surnoms (devenus
noms de famille). Avant d'aborder cette étude, et afin de tenter de mieux
comprendre le passage d'un système à nom unique à celui d'un système à
deux noms, il nous est apparu important de nous interroger sur la fonction
même du nom.
fonctions du nom
Pourquoi un nom ? la
question peut paraître simpliste et la réponse tout autant: ce qui n'est
pas nommé, n'existe pas, comme le soulignait au VIIème siècle Isidore de
Séville dans ses Etymologies. Toutefois, on peut se demander pourquoi nos
ancêtres n'ont pas adopté pour désigner leurs enfants la numérotation: 01,
02, 03, etc.
Le procédé qui consiste à ordonner ses enfants s'apparente à
ce système: l'aîné, le cadet.. les puinés.. puis, marquant la fin de
l'énumération : le benjamin. En combinant avec un féminin, on peut ainsi
"dénommer" au moins 6 enfants. On perçoit tout le flou du procédé qui
demeure possible à l'intérieur d'une cellule familiale mais échappe à tout
repère dans une communauté élargie.
La numérotation est
beaucoup plus fiable, à tel point que le matricule est devenu dans nos
sociétés modernes le mode de désignation administrative des individus !
Claude Bernard prête à toutes les confusions homonymiques: Claude
pouvant aussi bien désigner un homme qu'une femme, et le patronyme
Bernard étant largement répandu. Toutefois la notoriété du
physiologiste tend à effacer de la mémoire tous les homonymes passés
ou (peut-être même) à venir ! A cet égard, l'adoption du matricule pour
désigner un individu quelconque, 1900537261012 par exemple, efface toute
confusion possible. Et, pour reprendre la terminologie des linguistes, le
matricule "signifiant" n'est pas dépourvu de "signifiés", ainsi nous
savons que l'individu désigné est du sexe masculin (1), qu'il est né en
19(90), au mois de mai (05), dans le département de l'Indre-et-Loire (37),
dans la commune n°(261) et qu'il est arrive au 12ème rang (012) sur le
registre des naissances de ladite commune. L'inconvénient du système
réside dans l'absolue nécessité pour l'individu ... d'être inscrit sur un
registre des naissances
Mais la faiblesse du système est ailleurs, et toutes les
victimes des régimes concentrationnaires qui sont revenues avec le
tatouage d'un matricule le savent bien: le matricule dépersonnalise
l'individu et la personne ne peut supporter de n'être qu'un numéro. Non
seulement le nom attribué à la naissance a pour finalité de "désigner"
l'individu, mais il doit être porteur d'un "affect". Ainsi, en nommant
leur enfant "Arnault", nos ancêtres empruntaient-ils à la langue germanique
l'image d'un aigle qui allait gouverner ses semblables ! en l'appelant
"Archambault", ils voyaient dans leur fils une personne qui allait se
montrer sincère dans ses sentiments et audacieuse dans ses actions! Le
choix du nom traduit l'ambition de ceux qui l'attribuent, mais échappe de
toute évidence à celui qui en est porteur. Toutefois, même si la valeur
sémantique peut apparaître forte, (on verra au cours des siècles
certaines personnes, mécontentes de leur nom, en changer), il ne faut
évidemment pas se méprendre, s'il existait - même dans cette période du
Haut Moyen Age - des esprits éclairés pour s'interroger sur l'étymologie
de leur nom, la quasi totalité ignorait la notion même d'étymologie ! il
est évident que le signifiant devait l’emporter sur le signifié, le choix
du nom pouvait être guidé par la proximité d’une personne connue, aimée,
respectée, par un effet de mode, ou, tout simplement, par sa musicalité.
Ainsi l'accroissement
démographique, le développement du droit écrit, généralement évoqués et à
juste titre, ne sont pas les seules causes du glissement d'un système
uninominal à un système à deux noms. L'adjonction d'un surnom n'a pas été
décrétée par quelque autorité laïque ou ecclésiastique; c'est la coutume
qui, lentement, au cours des siècles, a imposé l'usage d'un surnom qui,
ainsi, allait redonner un sens, une valeur à un nom propre qui n'en avait
plus. La rareté des documents écrits sous les dynasties mérovingiennes et
carolingiennes ne permet pas une approche rigoureuse mais nous pouvons du
moins observer la désignation des rois de France à partir des chartes et
des diplômes conservés. De Clovis (Vème s.) à Dagobert III (début du
VIIIème s.), les rois ne portent qu'un seul nom. Childéric II est dit
Daniel, Thierry IV est dit de Chelles, mais c'est au VIIIème siècle avec
Charles martel que va être consacrée la dénomination à deux noms: Pépin
le bref, (714-768), Charles magne (742-814), Louis le débonnaire
(v.778-840), Charles le chauve (823-877), Louis le bègue (846-879) Charles
le gros (832-888), etc. Sont ainsi évoquées des caractéristiques
physiques, bref (= petit, courtaud), chauve, bègue, gros, ou
morales,
(débonnaire), des capacités, martel (qui dans les combats est habile à
manier le marteau), quant à magnus, il pouvait tout aussi bien qualifier
Carolus de grand par la taille et grand par le règne. Ces surnoms royaux
appellent trois remarques:
- ils ne sont pas donnés
à la naissance mais acquis au cours de la vie, parfois même post mortem,
ils définissent une qualité réelle de l'individu et non pas le vœu pieux
exprimé par les donneurs du nom propre : parents géniteurs ou parrains,
marraines;
- par ce fait
même, ils ne peuvent pas être héréditaires;
- le nom propre, donné
oralement à la naissance est emprunté le plus souvent aux dialectes
germaniques, (Clovis et Louis ont la même origine /hlodo/ gloire + /wig/
combat): le surnom est emprunté à la langue écrite: le latin, (d'où la
latinisation d'un grand nombre de noms d'origine germanique).
Le processus se diffusant du haut de l'échelle sociale vers le bas, on
peut penser que les comtes imitèrent le roi. L'ascendance des comtes
d'Anjou peut nous servir d'exemple. Jusqu'au VIIIème siècle, l'influence
latine est encore présente : Lucius Torquatus (760-820) et Torquat
(790-860). Au IXème siècle l'origine germanique du nom propre traduit
peut-être un rapprochement avec le pouvoir : Tertulf (820-870) Ingelger
(850-888). Le système à deux noms n'apparaît qu'au Xème siècle: Foulque
le roux (878-942), Foulque le bon (910-958), Geoffroy grisegonelle
(940-987), Foulque nerra (970-1040) ; suivront Geoffroy martel, Foulque le
réchin,etc. On peut remarquer que le nom propre (notre prénom) tend à être
repris au fil des générations (Foulque), comme l'affirmation d'une
appartenance à une famille donnée, alors que le surnom (notre nom de
famille) désigne dans l'échelle un individu bien particulier et un seul.
Dans cet exemple les surnoms appartiennent aux mêmes registres sémantiques
que ceux des rois. Bientôt d'autres surnoms vont apparaître affirmant la
possession d'un fief et/ou d'une seigneurie. Ce point est important car le
fils succédant au père conservera cette marque d'appartenance et pour peu
que le fief demeure plusieurs générations de suite, le surnom tendra à
devenir héréditaire, le système s'inversera et c'est le nom propre qui
distinguera par exemple tous les de Graçay entre eux.
Ces
quelques considérations n'ont d'autre but que de montrer que la
dénomination n'est pas le résultat d'un système préétabli et imposé, mais
qu'elle s'est développée lentement, en variant ses modes; nous pouvons
maintenant poser la question de savoir si à la fin du Moyen-Age,
c'est-à-dire six à sept cents ans après Charles martel, nos ancêtres du
Berry avaient bien tous adopté un système à deux noms et nous nous
interrogerons également sur la nature de ces deux noms.
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