Comment les meuniers de Brenne étaient contraints de prendre un bain dans la rivière chaque lundi de Pentecôte
     
     
     

      
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Pourquoi et comment les sabots de mon cheval m’avaient-ils conduit en ce pays de Brenne aux mille étangs, je ne saurais vous le dire. Toujours est-il qu’en cet après-midi du lundi de Pentecôte, l’air était particulièrement doux, les landes printanières et de toutes parts la gent ailée chantait la saison des nids. Je me dirigeais vers  la paroisse de Subtray, dans l’espoir de trouver une taverne pour me désaltérer, j’allais emprunter le gué ferré qui franchit la Claise et permet d’accéder à la forteresse médiévale de Mézières, quand je fus attiré  par une sorte de charivari et une grande agitation en amont de la rivière. La curiosité étant plus forte que la soif, je piquai mon cheval et me retrouvai au milieu d’une foule de Brennous, venus de toute la contrée. Un liard, tiré de mon gousset eut vite fait  de délier la langue d’un gamin qui me dit que c’était la fête des meuniers, ajoutant, avec un regard bleuté où brillait la malice

                     -  mais c’est pas les meuniers qui vont'êt à la fête !

  Je demeurais sur ce mystère et observais la scène. Sur la rive opposée avait été dressée une estrade ombragée sur laquelle se tenaient au premier rang le marquis et la marquise de Mézières, deux jeunes femmes qui, je l’appris plus tard, étaient leurs filles, accompagnées de leur galant, un certain comte de Landresse, fraîchement arrivé de son Béarn natal, et le chevalier de Bridieu, qui n’était autre que le commandant de la place forte.

             Ma présence n’étant pas passée inaperçue, un paysan s’enquit fort respectueusement de mon identité et m’expliqua les raisons de ce rassemblement. Le gamin n’avait pas menti. Le lendemain de la Pentecôte, les meuniers des 22 moulins du marquisat étaient contraints de comparaître devant la justice de Mézières pour « prêter le serment et tirer la perche ». Embarqué sur un bateau, chaque meunier était muni d’une perche de 11 à 12 pieds de longueur qu’il devait rompre,  contre un poteau solidement planté dans la rivière et que je n’avais pas remarqué au premier abord. Nous en étions là quand fusèrent des cris « les voilà ! les voilà ! ». Précédé par une musette et un hautbois, apparut en tête, un grand et fort gaillard, le meunier du moulin banal du château, qui - de droit -  était le chef de la troupe. Ses compagnons de fortune (ou d’infortune !) suivaient élégamment vêtus, en chemise, caleçon, bas et souliers vernis, un chapeau de roses sur la tête et la fameuse perche à la main, elle-même décorée de fleurs jusqu’au tiers environ. C’est dans cet équipage que - m’expliqua-t-on - conduit par le sergent général du marquisat, les meuniers étaient allés chercher, en leur rendant hommage,  tous les officiers du marquisat : juge, procureur, avocat, sergents, fortier,etc. lesquels notables après avoir salué fort respec-tueusement le marquis et la marquis, prirent place sur l’estrade.

          Pendant que ces notables prenaient place, les meuniers qui un temps avaient  disparu de mes yeux réapparurent et... dans quel équipage! Tels "les bourgeois de Calais"en chemise, mais sans caleçon, sans bas et sans chaussures! La cérémonie pouvait commencer. Montant par petits groupes dans un bateau à fond plat, conduit par 4 rameurs, ils firent un premier passage pour saluer respectueusement les autorités locales. Par respect, la foule demeurait silencieuse. Tous les meuniers ayant défilé, le chef de la troupe monta le premier, se tenant à l'arrière sur le vivier où les pêcheurs maintiennent leurs prises vivantes.

                                      -  C'lui-là, va pas rater l'poteau ! Tin ben sûr !

me glissa mon informateur en me poussant du coude. Effectivement, le meunier "du château" ne pouvait pas échouer, serrant très fortement contre la hanche la perche, par ailleurs frauduleusement entaillée par trois coups de serpe!, il heurta le poteau et la perche se brisa en deux. La foule applaudit avec les rires goguenards de ceux qui ne se laissent pas prendre au jeu. Pour les meuniers qui suivirent ce fut une autre galère. Les rameurs faisaient tanguer le bateau, ou bien donnaient trop d'élan, bref, c'était à coup sûr, un plongeon dans la rivière, et l'infortuné meunier devait recommencer par trois fois ou payer l'amende. Je vous laisse imaginer les quolibets. On interpellait les meuniers par le nom de leur moulin:

                                  - Hé! fallait point tant bouère, la Mazère !
                                 - Hé! l' Brocheau, fais gaffe au brochette qui t'emporte pas ton accessouère !

                               
Pour sa part mon voisin s'en prit au Maugrat :
                         - Alors mon gars, t'as-t-y toujours la goule enfarinée ? 

La séance dut se prolonger ainsi tout l'après-midi, mais les coups secs des chasseurs  qui tiraient le colvert au bord de mon étang m'arrachèrent  à ma rêverie....

           En effet, je m'étais assoupi, tenant encore à la main un parchemin tout à fait authentique, datant du 1er août 1704 et qui n'était autre que "l'aveu et dénombrement du marquisat de Mézières-en-Brenne par le duc de Rochechouart-Mortemart" acte conservé aux Archives départementales de l'Indre sous la cote F.119.

          Cette coutume, héritée du Moyen Age, était un droit, celui de "pal et de quintaine" et, comme tout droit, une source de revenus: chaque meunier devait, avant son serment, acquitter 24 sols et, s'il venait à défaillir, il devait payer en sus 1 écu, ce qui ne dispensait pas de la "condamnation ordinaire prononcée sur le champ"  qui pouvait atteindre 3 livres. Ajoutons que le meunier, qui, ratant le poteau, refusait de se jeter à l'eau, voyait à chaque passage son amende obérée d'un écu. Ce droit n'était pas réellement une source de revenus pour le marquis: le meunier-chef prélevait pour sa part 4 livres et 10 sols pour ses frais, le fortier 1 sol par participant, et le reste de la somme était abandonnée aux sergents et autres officiers subalternes sans oublier... les rameurs, si bien que cette quintaine était acceptée comme la fête du village tout entier.

             Cette coutume plongeait ses racines dans un vieux ressentiment que nourrissaient les paysans à l'encontre des meuniers ( comme des tisserands) qui passaient pour des voleurs.  Et probablement l'étaient-ils... un peu; les paysans fournissaient la matière première, laine et chanvre pour les uns, "bleds" pour les autres, sur lesquels les artisans prélevaient une petite part pour leur usage personnel...  il n' y a pas de petits bénéfices! Ainsi le bain forcé apparaissait-il comme une sorte de purification. Ajoutons pour conclure que cette coutume était largement répandue, René Guyonnet la signale comme bien vivante à St.Aignan sous l'Ancien Régime, avec des modalités un peu différentes: le Cher n'est pas la Claise !

Claude Rioland, décembre 2004

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