| Comment les meuniers de Brenne étaient contraints de prendre un bain dans la rivière chaque lundi de Pentecôte |
|
- mais c’est pas les meuniers qui vont'êt à la fête ! Je demeurais sur ce mystère et observais la scène. Sur la rive opposée avait été dressée une estrade ombragée sur laquelle se tenaient au premier rang le marquis et la marquise de Mézières, deux jeunes femmes qui, je l’appris plus tard, étaient leurs filles, accompagnées de leur galant, un certain comte de Landresse, fraîchement arrivé de son Béarn natal, et le chevalier de Bridieu, qui n’était autre que le commandant de la place forte. Ma présence n’étant pas passée inaperçue, un paysan s’enquit fort respectueusement de mon identité et m’expliqua les raisons de ce rassemblement. Le gamin n’avait pas menti. Le lendemain de la Pentecôte, les meuniers des 22 moulins du marquisat étaient contraints de comparaître devant la justice de Mézières pour « prêter le serment et tirer la perche ». Embarqué sur un bateau, chaque meunier était muni d’une perche de 11 à 12 pieds de longueur qu’il devait rompre, contre un poteau solidement planté dans la rivière et que je n’avais pas remarqué au premier abord. Nous en étions là quand fusèrent des cris « les voilà ! les voilà ! ». Précédé par une musette et un hautbois, apparut en tête, un grand et fort gaillard, le meunier du moulin banal du château, qui - de droit - était le chef de la troupe. Ses compagnons de fortune (ou d’infortune !) suivaient élégamment vêtus, en chemise, caleçon, bas et souliers vernis, un chapeau de roses sur la tête et la fameuse perche à la main, elle-même décorée de fleurs jusqu’au tiers environ. C’est dans cet équipage que - m’expliqua-t-on - conduit par le sergent général du marquisat, les meuniers étaient allés chercher, en leur rendant hommage, tous les officiers du marquisat : juge, procureur, avocat, sergents, fortier,etc. lesquels notables après avoir salué fort respec-tueusement le marquis et la marquis, prirent place sur l’estrade. Pendant
que ces notables prenaient place, les meuniers qui un temps avaient
disparu de mes yeux réapparurent et... dans quel équipage! Tels "les
bourgeois de Calais"en chemise, mais sans caleçon, sans bas et sans
chaussures! La cérémonie pouvait commencer. Montant par petits groupes
dans un bateau à fond plat, conduit par 4 rameurs, ils firent un premier
passage pour saluer respectueusement les autorités locales. Par respect,
la foule demeurait silencieuse. Tous les meuniers ayant défilé, le chef de
la troupe monta le premier, se tenant à l'arrière sur le vivier où les
pêcheurs maintiennent leurs prises
vivantes. En effet, je m'étais assoupi, tenant encore à la main un parchemin tout à fait authentique, datant du 1er août 1704 et qui n'était autre que "l'aveu et dénombrement du marquisat de Mézières-en-Brenne par le duc de Rochechouart-Mortemart" acte conservé aux Archives départementales de l'Indre sous la cote F.119. Cette
coutume, héritée du Moyen Age, était un droit, celui de "pal et de
quintaine" et, comme tout droit, une source de revenus: chaque meunier
devait, avant son serment, acquitter 24 sols et, s'il venait à défaillir,
il devait payer en sus 1 écu, ce qui ne dispensait pas de la "condamnation
ordinaire prononcée sur le champ" qui pouvait atteindre 3 livres.
Ajoutons que le meunier, qui, ratant le poteau, refusait de se jeter à
l'eau, voyait à chaque passage son amende obérée d'un écu. Ce droit
n'était pas réellement une source de revenus pour le marquis: le
meunier-chef prélevait pour sa part 4 livres et 10 sols pour ses frais, le
fortier 1 sol par participant, et le reste de la somme était abandonnée
aux sergents et autres officiers subalternes sans oublier... les rameurs,
si bien que cette quintaine était acceptée comme la fête du village tout
entier. |
Claude Rioland, décembre 2004