Comment PHORIEN fut guéri d'une colique diarrhéeuse par le bon Saint MARTIN
     
 
 
 

photo Marinette Vallée

           En ce temps-là - qui était le temps de la fenaison - le maître de Cungy sortit, un soir, sur le pas de sa porte, huma longuement l'air et dit : " les mouches sont mauvaises, va falloir aller à l'herbe aux Audions, avant qu'ça mouille"

          Quand le maître parlait, on ne discutait pas, il avait été désigné par la communauté et cela suffisait. A cette époque, à Cungy, on vivait en communauté, pensez donc ! 7 familles, ce n'était plus une métairie, c'était un village, et les bras ne manquaient pas. On eut vite fait de trouver une équipe de jeunes et Phorien, le plus âgé d'entre eux, fut désigné pour conduire l'expédition. Car c'était une véritable expédition. Ceux de Cungy, comme on les appelait, tenaient d'un vieil héritage quelques arpents dans la prairie qui s'étend sur le bord de l'Arnon, entre Buxeuil et Aize, plus un quartier de mauvais pré, sous la fontaine Saint-Martin, un pré toujours plus ou moins mouillé, quand le printemps est humide et que la fontaine est généreuse. Et les prés sont à deux bonnes lieues de la métairie.

          Ainsi, on partit aux premières lueurs de l'aube. Les gars étaient tout joyeux. La Saint-Jean approchait et on parlait de la fête et des filles. Surtout de la Toinette, celle de la Coudre, qui était bonne à marier et qui n'était pas une mijaurée. Les gars traversèrent Poulaines, le Marchais, la Jonchère avant d'atteindre Buxeuil. Au fur et à mesure que le jour se levait, ils croisèrent d'autres attelages qui partaient au foin, comme eux. On se reconnaissait, on s'apostrophait et c'étaient de nouvelles plaisanteries.

          La journée fut longue et pénible. Le maître avait eu raison. Le temps était lourd. Les gars, qui avaient tombé la chemise, étaient en sueur. Ils avaient du mal à respirer, et le Phorien, qui étouffait plus que les autres, était sans cesse à la fontaine de Villebelon, celle qui se trouve juste sous les Audions, à s'asperger d'eau fraîche et à boire de longues goulées. La sieste fut courte. Restait à faire le mauvais pré. Et c'est là que le drame eut lieu.

           Les gars allaient rentrer, la tâche était terminée, l'orage se faisait menaçant et la route était encore longue. Phorien piqua les boeufs, vira trop au large, trop près de la fontaine, et ce qui devait arriver arriva, la roue droite du char s'enfonça, s'embourba presque jusqu'au moyeu. Et ce n'est pas rien de désembourber un char ! d'autant qu'une partie du chargement avait viré. Il faut piquer les boeufs, s'arc-bouter sur les roues, pousser de toutes ses forces. Le Phorien fut pris d'une violente colère. Il commença à mouliner avec sa canne, frappa le char, les boeufs. Il aurait même tapé sur les gars, s'ils ne s'étaient écartés à temps. Il s'en prit à saint Martin, dans sa niche, au-dessus de la fontaine, et frappa violemment la statuette. On dit qu'il en cassa sa canne, qui était pourtant de coudrier.

          La colère passée, il fallut se mettre à l'ouvrage, et c'est alors, au dernier coup de reins, que Phorien sentit, là, sous la ceinture, une violente douleur, les boyaux qui s'enroulaient et se déroulaient comme vipères au soleil. Il n'eut que le temps de se jeter au bas du talus pour baisser ses chausses. Vous imaginez le retour ! l'orage qui menaçait de plus en plus, et le Phorien qui s'arrêtait à tous les détours du chemin. L'un des gars, Silvain, prit en mains la conduite des boeufs et on laissa à la traîne l'infortuné coliquard.

          Quand Phorien, complètement vidé, atteignit Cungy, la nuit était tombée. Le char et son chargement étaient à l'abri, sous le paillis, dans la grange. Les gars avaient déjà fini leur souper. Les éclairs zébraient le ciel et donnaient au visage de Phorien des reflets verdâtres soulignés par les couleurs sombres de sueur et de poussières mêlées.

           Mais Phorien n'entra pas dans la maison, le maître en barrait l'entrée. Il ne criait pas le Bruant, non ! il regardait fixement à ses pieds et répétait :
          " C'est un ben grand malheur ! c'est un ben grand malheur ! "
Puis au bout d'un long temps, il releva la tête et ajouta :
         " C'est un ben grand malheur, mon gars, t'as offensé nout'bon saint Martin,  faut qu'tailles lui d'mander pardon, et tout de suite. "
          Le Phorien ne répliqua pas. On ne répliquait pas au maître. Il tourna les sabots et repartit dans la nuit, sous la pluie - de grosses gouttes épaisses qui martelaient le sol.

***

           Au petit matin, on trouva Phorien, étendu sur la paille de la grange. Le coq avait chanté depuis bien longtemps. Il fallut le secouer. Il se releva, étrangement calme, le visage reposé, toute trace de fatigue avait disparu. Comme son équipée nocturne n'avait eu aucun témoin, c'est de Phorien lui-même que nous tenons la relation suivante.
( Ce que fut le chemin en sens inverse, Phorien n'en parla pas, mais on peut deviner que les deux lieues durent paraître bien longues à ses jambes lourdes.)

            Il commença ainsi : " Quand j'suis arrivé, j'suis tombé à g'noux, j'osais pas r'garder Martin, j'avais comme queuqu'chose dans la gorge, j'pouvais pas parler, j'ai fini par répéter les paroles que nout'maît' avait dites : " c'est un ben grand malheur ! c'est un ben grand malheur !"
           Puis sa langue s'était déliée, il avait récité toutes les prières qu'il connaissait. Et le Phorien, il était bon laboureur, bon chrétien, mais il n'avait pas bonne mémoire et des prières il n'en connaissait pas beaucoup ! et pas tout entières ! pourtant il les avait répétées, répétées. Il s'adressa ensuite au bon saint et confessa tous ses péchés, et, de peur d'en oublier, il en inventa, il ajouta même que " pour la Marie, la drollière d'Espaillat, c'était lui "......alors que c'était pas lui !

( Il y eut, à ce moment là, dans l'assistance, car tout Cungy formait autour de lui un grand cercle, les hommes bien sûr, mais aussi les matrones et même les marmots, les fesses à l'air, tout endormis, qui se frottaient les yeux dans les jupons de leur mère, bouche bée, sans trop comprendre, il y eut, à ce moment-là, un grand frisson d'admiration, car le coupable, on le connaissait, il était là, parmi eux ! On trouva le geste héroïque ! )

          Et Phorien poursuivit. Il dit que l'orage s'était alors éloigné, qu'il avait franchi les bois de Rouvres et courait désormais sur Levroux. Le ciel s'était subitement déchiré, alors lui, Phorien, avait osé lever les yeux vers le bon saint et s'était écrié, la voix brisée par la contrition : " Bon saint Martin, demande-moi tout ce que tu veux, j'reviendrai à la saint-Martin d'hiver, et j'te l'donnerai".

         Alors, c'était comme si la statue du saint s'était animée, le visage surtout était devenu lumineux, les lèvres avaient bougé, il avait entendu une voix à la fois lointaine et proche, à la fois ferme et douce : " Relève-toi Phorien, ! d'abord, tu sais bien qu'il ne faut pas jurer ! Ensuite, je veux que tu saches que je te pardonne; tu t'es laissé emporter par la colère, ce n'est pas bien, mais tu es un bon gars, tu es sincère, je ne veux rien, garde ce qui est à toi, tu en as déjà si peu et tu l'as si bien mérité ! Et maintenant écoute-moi attentivement, car il faudra le dire aux autres, c'est moi qui vais te récompenser, toi et les tiens et tous les autres, pour ta sincérité et ton humilité :
( A cet instant, Phorien retint son souffle, angoissé par l'importance de la révélation, il expliqua - dans son jargon - que la voix s'était faite sentencieuse " comme monsieur l'curé quand il vient à la personnerie pour apprendre aux petits les prières, en détachant bien les mots")

" Désormais, et à partir de ce jour, toi, ceux de Cungy et tous ceux qui passeront par la fontaine :
- primo, vous pourrez boire autant de mon eau fraîche que vous voudrez, et plus jamais vous n'aurez la colique;
- secundo, si par malheur, il vous arrivait de tomber malade pour avoir bu une autre eau que la mienne, une eau impure, venez à la fontaine, trempez votre chemise, essorez-là, recommencez trois fois, mettez votre chemise sur le dos, et vous serez guéri."

Et sans attendre l'effet produit, Phorien qui avait transmis son message lentement, avec solennité, comme il l'avait reçu, enchaîna à toute vitesse. Il expliqua qu'il avait remercié le bon saint Martin de toutes ses forces, qu'il s'était relevé léger comme une un roitelet, qu'il était revenu au domaine à toutes jambes, gai comme un pinson, et que les sabots glissaient sur la pierraille du chemin, et qu'il s'était laissé tomber, là, sur la paille comme une pierre lourde et qu'il avait dormi, comme une souche, et qu'il dormirait encore si personne n'était venu le secouer et que tout ça, c'était le bon saint Martin qui l'avait voulu ainsi, et par trois fois, en prononçant ces derniers mots, il fit son signe de croix.

           Un silence pesant s'en suivit, tous, comme accrochés aux lèvres de Phorien, étaient interdits. Puis ce fut un beau tohu-bohu, et tout le monde de parler à la fois, d'harceler Phorien pour lui faire préciser un détail, lui faire répéter le message... On cria au miracle : la fontaine était miraculeuse ! Toute la troupe se précipita au bourg, chacun selon ses jambes; on alerta le curé qui en ajouta : lui-même avait été prévenu, au cours de la nuit, par la volonté divine ! Pressé de répandre la bonne nouvelle, on marmonna les actions de grâces ... enfin, on sonna les cloches à toutes volées. Les cloches de Poulaines transmirent le miracle à leurs soeurs de Buxeuil, qui s'empressèrent de le transmettre à celles d'Aize et ainsi de suite dans toute la contrée. On dit même que dans les semaines qui suivirent, on se battit, certains jours, pour approcher au plus près de la fontaine.

( Si un jour, vous passez devant la fontaine Saint-Martin, arrêtez-vous, ne serait-ce qu'un instant, c'est au bord du chemin qui mène du moulin Bailly à Chambon en passant par les Charrons, ou plus au nord par la Riolanderie. )

 

D'après la légende de la fontaine Saint-Martin, sise à Buxeuil (36),
recueillie près d'un conteur de Poulaines:
on peut penser qu'une compresse d'eau fraîche faisait tomber la fièvre .... dans certains cas !
Ci-dessous, la statue en bois, naîve et fort dégradée, est celle de Saint Martin,
telle qu'on peut la voir dans l'oratoire construit au pied de la source.

 

  







   

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