Curieuses Recherches
sur les Escholes en Medecine
de Paris et de Montpelier
 

Jehan Riolan
Ancien Docteur en Medecine
de la Faculté de Paris

 

(2r°)                        
                                  AU LECTEUR SAGE ET DESINTERESSE

     Mon cher Lecteur, je vous donne ces Remarques, pour vous faire voir, quelle est la dignité des deux escholes de Medecine les plus celebres, & vous montrer en mesme temps les avantages que la Faculté de Paris, a sur celle de Montpelier, comme sur toutes les autres du monde. Cet ouvrage fit conceu dans la chaleur d'un procés, que l'authorité d'un Arrest n'a pû terminer; & si Theophraste Renaudot  se formalise de se voir meslé (2v°) dans ce Discours, il doit considerer que les escrits diffamatoires dont il a déchiré nostre Eschole, demeurent toûjours, & que ce n'est pas assez que le Parlement ait condamné ses insultes entreprises, si on n'efface encore les traits de sa langue & de sa plume.
Res falsa & inanis nisi corrigatur, habet nonnunquam fidem, multique sunt homines judicii parum firmi, qui nihil audiant, legantve, quod non credant, nisi refutatum scient, disoit Senecque
     La memoire du nom de Renaudot, & de ses temeraires desseins, nous sera à jamais odieuse; il a voulu s'immortaliser en destruisânt nostre Eschole, comme voulut faire autresfois cet Erostrate, en bruslant le Temple de Diane en Ephese. C'est certainement une grande temerité à un particulier, de choquer tout un corps, & un corps composé de tant de sçavans, estably depuis huict cens ans dans la Capitale du Royaume, (3r°)& qui ne peut ce semble perir, qu'avec cette florissante Ville. Mais cette temerité ne doit pas demeurer impunie, & la playe que Renaudot a faite à nostre Eschole saignât encore, il est bien raisonnable de la guerir, & de chastier celuy qui l'a faite. Le libelle diffamatoire que l'Eschole de Montpelier a fait contre l'Eschole de Paris, se lit tous les jours; ces nouveaux establissemens de pretendus Medecins de Montpelier, sous le nom de Conseillers & de Medecins du Roy, font tous les jours quelque blessure nouvelle, à l'honeur de nostre Faculté, & on ne peut ny parer ces coups, ny repousser ces injures, sans nommer le veritable Autheur de tous ces desordres.
      Renaudot, qui retient tousjours la qualité vaine, & sans fonction d'Intendant, & de Commissaire general des pauvres de France, & qui espere de trouver enfin quelque conjoncture favorable (3v°) pour faire reüssir ses desseins, est la seule cause de tous les maux, dont nous nous plaignons, & que la considération du public nous rend encore plus douloureux; autrefois nous traitions avec luy, & les autres Medecins de Montpelier, avec beaucoup de moderation & de retenuë; nous les souffrions dans Paris sans les rechercher, nous avons laissé dormir long-temps nos Statuts & nos Privileges, de craindre de troubler la Paix, ou d'exciter du scandale; mais voyant que Renaudot assembloit toutes les semaines dans son Bureau d'Adresse des Medecins, qui se disoient Medecins de Montpelier; voyâns que ces assemblées grossissoient de jour à autre, & s'en alloient remplir cette ville de Medecins estrangers: qu'il se formoit une cabale contre la saine doctrine de nostre Eschole, nous avons esté contraints de nous armer contre des nouveautez également prejudiciables (4r°) à nostre honneur, & à la vie, & à la santé de nos Concitoiens. C'est une chose bien estrange, de voir de jeunes gens, ou plustost de jeunes escholiers, qui se qualifient Docteurs Medecins en l'Université de Montpelier, s'eslever orgueilleusement contre la Faculté de Paris, & s'efforcer de renverser toutes les anciennes maximes de nostre profession; mais ces petits Docteurs, se sont sentis trop faibles pour se maintenir; & que Renaudot estoit pour eux un appui fort mal asseuré, ils ont imploré le secours, & mandié l'intervention de l'Eschole de Montpelier; cela pourtant ne leur a de rien servy, car par Arrest du premier jour de Mars 1644, defenses ont esté faites à ces nouveaux Docteurs, & aux Professeurs mesmes, residans en la ville de Montpelier, de faire des assemblées, n'y d'exercer la Medecine dans la ville de Paris; C'est ainsi que la Cour de Parlement (4v°) a restably l'ordre ancien, & nous pensions voir bien tost cette grande Ville purgée de cette mauvaise semence, quand ils ont trouvé un expedient pour rendre inutile l'authorité des Arrests, & toute la prévoyance du Parlement. Cet expedient a esté d'obtenir des Lettres de Conseillers Medecins du Roy, pour s'establir dans Paris: sous ce titre, ils se qualifient Medecins, tantost Hermetiques, tantost Emetiques de l'Eschole de Montpelier: ils se vantent de sçavoir mille beaux secrets de Medecine, qu'ils vendent eux mesmes, & bien cherement aux malades, & en cette qualité chimerique de Conseillers & Medecins du Roy, ils ont trouvé un Chef qui les maintient, & qui les esleve infiniment au dessus des Medecins de Paris, qui ne sont que des ignorans, à leur dire, & qui traittent les malades à la vieille mode d'Hippocrate,& de Galien . Ils disent que si ces grands (5r°) Maistres de nostre art revenoient au monde, ils seroient ravis de voir leurs nouveaux remedes, condamneroient sans doute leur propre doctrine. Mais parmy toutes ces choses, il n'y a rien de plus déplorable, que de voir quelques Medecins de Paris, pratiquer une methode si pernicieuse, & s'efforcer de rendre nostre Eschole Hermetique, & Emetique.
                                  Junguntur jam Tigres equis, annoque sequenti
                                  Cum canibus timidi venient ad pocula damae
Apres cela demandez d'où vient le desordre dans la Medecine.
          Perditio tua ex te Israel, ô fortunati nimium sua si bona morint Agricolae
Neantmoins il y a parmy nous des Medecins sçavans, genereux & vertueux, qui n'ont point adoré cet idole Antimonial, que nostre Eschole a de tout temps condamné. Tobie dans (5v°) l'Escriture Saincte, est loüe pour n'avoir point flechy le genoüil devant les veaux d'or de Ieroboam, & si nous croyons les Chymistes, ce premier veau d'or, qui fut adoré dans le desert, estoit formé par les mysteres de leur art, & quand il fut concerty en poudre, & jetté dans l'eau, les israëlites en burent comme de l'or potable. Ce vin Emetique, qui avoit esté aboly pendant 40 ans dans Paris, a esté ressuscité par Quercetan, dit la Violette, & Mayerne, dit Turquet, Medecins Chymistes, apres la mort desquels ces dangereux remedes avoient esté mesprisez, iusques à ce que quelques Medecins, ne se sentans pas assez forts pour soustenir la reputation qu'ils avoient acquise, ont eu recours depuis dix ou douze ans au vin Emetique, & au Laudanum, qu'ils distribuêt eux mesmes à leurs malades. Il est bien vray qu'un Medecin ignorant et sans conscience, peut donner (6r°)du vin Emetique, & hazarder ainsi la vie des hommes, qui ne se peut perdre qu'une fois. Mais ceux qui sont demeurez dans les bonnes, & les anciennes maximes de nostre profession, sont obligez de desabuser le peuple, qui par une credulité, souvent mortelle, confie sa vie à ces jeunes Docteurs de Montpelier, qui peut-estre ne furent jamais à Montpelier. Certes c'est un grand aveuglement, de preferer de jeunes gens, sans estude, sans instruction des anciens maistres, aux Medecins de Paris, & à des hommes d'une experience consommée. Il y a de quoy s'estonner, que de grands personnages qui se croyent  forts éclairez, se laissent pour tant tromper à ces dâgereux vendeurs de fumée, & prennent pour bonne, une monnoye si visiblement fausse, Nemo justius assidue discit quam qui de humana salute tractaverint, disoit Cassiodore. Il est certain que pour bien reüssir (6v°) en la science, & en l'exercice de la Medecine, il faut beaucoup d'esprit, un long & un continuel estude, un grand jugement, beaucoup d'expérience & bien raisonnée, la conference & l'instruction des sçavans Maistres. Toutes ces choses se trouvent pleinement dans les medecins de l'Eschole de Paris, au lieu que ces pretendus Medecins de Monpelier, sont destituez de tous, ou de la pluspart de ces avantages. Ce pendant ce sont ces hommes qui nous décrient tous les jours, qui nous appellêt & ignorans, & grossiers; ce sont ces hommes qui mesprisent tous les autres, & qui se mocquent insolêment de l'experience, & de la raison de tant de siecles, comme si pour envoyer, ou passer peut estre à Montpelier, on remportoit delà tout l'esprit, & toute la suffisance necessaire à un docte, & à un sage Medecin. Certainement je plains le malheur de ceux qui par foiblesse, ou (7r°) par indiscretion, se mettent entre les mains de ces Docteurs sans doctrine:mais au moins l'Eschole de Paris a cette satisfaction, qu'elle n'aura pas contribué par son silence à leur malheur.  Ce n'est pas son interest,  c'est celuy du public qui la fait parler, & qui la touche: mais quelquechose qui arrive, elle fera tousjours son devoir, elle assistera tousjours les malades avec autant de generosité, que de suffisance et de soin; et si le siecle est ingrat pour elle, elle sçait qu'il y a là-haut un Juge qu'on ne peut tromper, & qui garde aux gens de bien des recompenses immortelles.

              Cette "adresse au lecteur" - qui constitue l'exposé des motifs est suivi du "privilège du Roi" qui permet au "Sieur Jean Riolan, Docteur en Medecine de la faculté de Paris, Professeur Royal &c, de faire imprimer..." "...pour le temps et espace de dix ans" lequel privilège a été cédé à Gaspar Meturas., libraire à Paris.
               Privilège donné à Paris de par le Roi le 9 février 1648,  signé Daudiguier.

               L'ouvrage fut achevé d'imprimer pour la première fois le 18 janvier 1651.
 

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