1902, on déplace Monsieur l'Instituteur...
... qui ne plait pas à
Monsieur le Député !

ou

comment en  1902
 on déplaçait d'office un instituteur
 sur la simple plainte d'un député !

 

de notre correspondant
 Roland Giraud

Mathurin Giraud et son épouse, née Germaine Rioland
et leur fille aînée Juliette

 

Mathurin Giraud est né à Vigoux (36) le 20 mars 1857
d'une famille de cultivateurs,
remarqué par son "maître d'école" pour sa vive intelligence
il est admis à l'Ecole Normale d'Instituteurs de Châteauroux.
A 19 ans, il est stagiaire et dirige sa première classe à Mézières-en-Brenne (36)
En septembre 1880, il est nommé titulaire, directeur de l'école de Selles-sur-Nahon (36)
Il y restera 22 ans, jusqu'au jour où .........

Le 20 mars 1902, Mathurin Giraud écrit au Préfet de l'Indre :

Selles-sur-Nahon, 20 mars 1902
                                                               A Monsieur le Préfet de L'Indre
                                                                              Châteauroux

                                                                          Monsieur le Préfet,

      Hier, j'ai eu la visite de M.l'Inspecteur primaire. Il m'a donné connaissance d'une lettre de M.l'Inspecteur d'Académie par maquelle j'étais informé qu'on m'accusait de combattre ouvertement la candidature de M.David.
     Je répondrai d'abord que n'ayant aucune relation avec les hommes politiques du canton d'Ecueillé, j'ignore pour le moment quels seront les candidats à la députation dans la 2ème circonscription de Châteauroux aux élections prochaines. Je ne suis renseigné que par les journaux de l'Indre et je n'ai vu aucune candidature.
     Je ne puis donc pas la combattre.
     D'ailleurs, à Selles-sur-Nahon, les habitants sont à peu près tous indépendants; ils savent parfaitement ce qu'ils ont à faire en matière d'élection, ni moi ni d'autres ne pourront détourner les suffrages.
      Mais admettons, avec le ou les accusateurs, que j'aie combattu M.David, ce qui est faux, et je défie qui que ce soit d'en fournir des preuves; c'est le contraire qui a eu lieu depuis que que je suis à Selles, et il y a 22 ans environ,et je dirai même que j'ai dépensé, volontairement il est vrai, plusieurs pièces de cent sous que je ne regrette pas bien que je ne sois pas riche, pour le faire réussir à son début dans la politique.
     Admettons, dis-je que je l'aie combattu, que j'ai combattu le parti républicain, le relevé des résultats des élections politiques à Selles-sur-Nahon, depuis plus de 20 ans, et que je joins à la présente, vous démontrera suffisamment que je peux être considéré comme une quantité négligeable, car les candidats républicains ont toujours réuni dans la commune une majorité telle qu'on ne doit pas en trouver d'aussi forte dans aucune autre commune du département.
    Quant à moi j'ai toujours été républicain et mes actes n'ont jamais été en contradiction avec mon opinion.
      Il faut donc chercher autre chose que la politique dans l'accusation.
     Je fais plusieurs suppositions, mais comme on se trompe très souvent, je ne dirai rien.
      Je suis en outre accusé de peser dans les délibérations du Conseil municipal.
     Vraiment je suis plus influent à Selles que je ne pensais.
     Oui, Monsieur le Préfet, lorsqu'il s'agit d'une gratification de 10 à 15 francs, car elles ne sont pas fortes les gratifications du secrétaire de Mairie, je prierai bien Messieurs les Conseillers de vouloir bien me la voter. Est-ce un crime ? surtout quand on a un traitement de 150 f.
     Quant aux autres questions soumises au Conseil municipal, je me tiens à l'écart le plus possible. Je fais ce que font certainement tous les secrétaires de mairie: je donne les renseignements qui me sont demandés.
     D'ailleurs que le conseil municipal m'interdise d'assister à ses séances, je ne le trouverai pas mauvais.
      J'ai été le secrétaire de mairie de sept maires depuis que je suis à Selles et je me flatte d'avoir été en bons rapports avec tous.
      Il peut y avoir eu quelques Conseillers municipaux qui ait eu à se plaindre de moi, mais quel est donc le fonctionnaire qui ne se soit fait aucun ennemi dans une commune dans un laps de temps de 20 années.
       En 1899, à la suite d'une semblable dénonciation, j'ai soumis la question au Conseil municipal,tous les membres se sont défendus d'être les auteurs de la dite dénonciation.
       Aujourd'hui je ne chercherai pas les accusateurs.
       Daignez agréer, Monsieur le Préfet, l'assurance de mon dévouement,

       L'Instituteur public de Selles.s.Nahon                                   Giraud

 

Le 23 mars, l'Inspecteur de l'Enseignement Primaire envoie son rapport
 à l'Inspecteur d'Académie.Il note les protestations de l'instituteur
 et donne quelques explications possibles.

Châteauroux le 23 mars 1902

                                                   Monsieur l'Inspecteur d'Académie,

      Je suis allé mercredi dernier à Selles-sur-Nahon. J'ai vu M.Girault qui m'a déclaré n'avoir jamais combattu M.A.David qui a toujours eu la presque unanimité des voix à Selles. En 1898, aux élections au Conseil général, il a eu la majorité: 24 voix contre 22 à M.Goubeau. Or, M. Goubeau était le médecin de la famille Girault, on est parti de là pour nuire à M.Girault dont on a affirmé sans preuves les sympathies politiques pour M.Goubeau. Le déplacement de 19 voix qui s'est opéré aux élections du Conseil général ne peut lui être imputé, car le même fait s'est produit dans les autres communes du canton. D'ailleurs les électeurs de Selles sont tous, sauf quatre métayers, propriétaires et indépendants. L'instituteur ne peut avoir assez d'influence pour modifier brusquement leur attitude politique, même s'il le voulait. M.Girault s'est abstenu de toute intervention dans un sens ou dans l'autre.

      Quant à son attitude au Conseil municipal elle est ce qu'elle doit être: il éclaire les membres du Conseil, donne son avis quand on le lui demande, mais à peu près désintéressé dans toutes les questions, il n'a jamais pesé dans aucun sens sur les décisions du Conseil. ses relations avec le Maire sont bonnes; il est d'ailleurs impossible qu'il en soit autrement.
      Telle est la défense de l'instituteur.
      J'ai interrogé M.Girault sur ses relations et les incidents qui ont pu se produire aux diverses élections. Voici ce que j'ai pu apprendre.
       Le Maire et l'adjoint ne sont pas très bien ensemble. M.Charbonnier Ernest adjoint depuis longtemps désire être Maire. En 1896, il a établi une liste contre celle du maire d'alors, M.Pineau. La liste fut battue, mais il fut élu: à tort ou à raison il accusa l'instituteur de son échec et lui adressa des menaces. L'incident n'eut pas de suites immédiates.
       Un autre électeur, Masson Ernest, garde particulier chez M.Faguet à Pellevoisin (M.Faguet est père du maire d'Argy) aurait voulu être conseiller municipal; il est l'ami de M.Charbonnier. Il attribua aussi l'échec de la combinaison destinée à le faire élire à M.Girault. Charbonnier et Masson sont en relations plus ou moins directes avec M.A.David.
        C'est de là que doit partir l'accusation.
       Je n'ai pu voir M.Charbonnier qui était à la foire de Buzançais, ni le maire de Selles, occupé aux champs.

   
M. Giraud me paraît intelligent, il s'exprime très correctement et très facilement. Peut-être ne garde-t-il pas assez son sang -froid; il me paraît cependant trop avisé pour avoir parlé ou agi inconsidérément. En somme, on n'articule rien de précis contre lui.
                                                                                             l'Inspecteur
                                                                                                            (illisible)

Quelques jours plus tard, l'Inspecteur d'Académie écrit au Préfet :

"C'est en effet par pur oubli que je ne vous ai pas parlé de  M. Giraud instituteur à Selles-sur-Nahon, dont le déplacement est demandé par M. le député David. Son cas est assez délicat pour que, sans en avoir délibéré avec vous, je ne l'ai pas compris dans mon mouvement d'ensemble où il pourra être introduit s'il y a lieu..... D'abord c'est à tort que nous avons cru qu'il était du nombre des instituteurs que dans un but de secrète hostilité contre M. David, on a envoyés à une certaine époque dans le canton d'Ecueillé. M. Giraud exerce à Selles depuis 22 ans, c'est le seul poste qu'il ait fait après 3 années d'instituteur adjoint à Mézières."  (Suivent les renseignements recueillis par l'Inspecteur Primaire et notés plus haut......)
"Leurs accusations sont-elles fondées? On n'en donne pas de preuve, et les plaintes de M. David lui même n'ont eu en votre présence qu'un caractère imprécis et assez vague. Mais ce qui est un fait c'est qu'au cours de sa carrière qui s'est passée tout entière à Selles, on n'a jamais rien articulé contre lui, tous les rapports d'inspection déclarent qu'il se donne entièrement à son école et réussit à force de zèle et d'application à compenser l'insuffisance d'activité physique qui résulte de son infirmité. De fait il obtint 19 certificats d'études en 13 ans, et, dans des conditions où il eut été  excusable de ne pas le faire, il a donné des cours d'adultes qui ont été convenablement fréquentés....Sans autres ressources que son traitement il doit faire face à cette charge d'autant plus lourde que sa santé a toujours exigé des soins particuliers. Il ne semble pas dans ces conditions aussi précaires indépendamment de son tour d'esprit et de son caractère qui n'ont rien d'un militant, M.Giraud se soit bien gardé de compromettre sa situation par des ingérences hasardeuses dans la politique et encore moins par des affaires de cette politique locale".

                 
Le 11 avril 1902   Extrait du Registre des Arrêtés de la Préfecture de l'Indre
 
          Vu.....etc
          Vu les propositions de M. l'Inspecteur d'Académie
 
          Article premier: M. Giraud Mathurin, instituteur titulaire à Selles sur Nahon
                                       est appelé aux mêmes fonctions à Montierchaume en
                                       rempacement de  M. Guidault.
 
           Article 2: M. l'Inspecteur d'Académie est chargé de l'exécution du
                            présent arreté

Quelques commentaires:
- 1 -
Ainsi malgré les rapports favorables de l'Inspecteur Primaire et de l'Inspecteur d'Académie,
Mathurin GIRAUD fut déplacé d'office et la décision fut expéditive:

la première intervention date du 19 mars 1902
la décision de déplacement d'office est prise le 11 avril
les élections eurent lieu le 27 avril...et

le candidat DAVID fut élu au premier tour avec 67,8 % des voix !

- 2 -

Ainsi s'établissait une hiérarchie de fait : député > préfet > Inspecteur d'Académie

Et que penser de cette phrase mystérieuse ?

"C'est à tort que nous avons cru qu'il était du nombre des instituteurs que
dans un but de SECRETE hostilité contre M. David,
ON a envoyés A UNE CERTAINE EPOQUE dans le canton d'Ecueillé."

"ON" - signifierait-il qu'un préfet aurait pu utiliser à son gré
des instituteurs susceptibles de nuire à un candidat député d'opposition? 
La Troisième République est fragile, le pouvoir est-il particulièrement sourcilleux
 sur l'obéissance de ses fonctionnaires
 qui ne doivent pas faire obstacle à la majorité en place?

     "Les élections de septembre octobre 1889 qui donnèrent
 366 sièges aux républicains contre 21O aux conservateurs
marquèrent l'établissement définitif de la République en France.
La politique de "ralliement" inaugurée par le cardinal Lavigerie en 1890
 acheva de désorganiser l'opposition conservatrice"

                                                    ( Mourre: Dictionnaire Encyclopédique d'Histoire P.Bordas,1978)
 
                                              L'Affaire Dreyfus divise la France de 1894 à 1906

- 3 -

 

      Paradoxalement, le député David, l' adversaire du Dr Goubeau au Conseil Général,
 et Mathurin Giraud avaient , semble-t-il, à peu près la même sensibilité politique
 (radicale socialiste) et Mathurin Giraud reconnaît avoir donné
"quelques pièces de cent sous" pour soutenir la candidature de M. David à ses débuts
 Le Dr Goubeau s'est présenté aux cantonales de 1898
parce qu'il était contre le cumul des mandats,  il ne sera pas réélu en 1905
 et M. David retrouvera son siège de conseiller général
 (1554 voix sur 1648 suffrages exprimés)
 

------------- --Annexes ---------------

Alban David
 propriétaire terrien né en 1837 à Levroux
 Conseiller général en 1886
Maire d'Ecueillé en 1888
Député élu au 1er tour en 1889
réélu au 1er tour en 1893
réélu au 2nd tour en 1898
réélu au 1er tour en 1902
décédé en 1905

   Extraits de sa profession de foi de 1902

                  "Comme en 1898 je m'engage à défendre la République dans ses lois et dans son esprit, contre la coalition réactionnaire et cléricale. Je m'engage à demander la révision, dans le sens républicain, d'une Constitution qui fut l'oeuvre d'une assemblée monarchiste et qui fait trop souvent obstacle aux progrès dont nous poursuivons la réalisation.

                                                  Vive la République Démocratique"

                                                                        

  Sources  
                   - Archives familiales: Roland Giraud                                        
- Nous remercions vivement                        
 
M.Guy Guenais      
qui nous a procuré les extraits de presse  
 et les professions de foi nous permettant
de situer les faits dans leur époque.        

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