|
" Il aurait pu prendre la grosse tête.
Comme toutes ces starlettes éphémères pour qui la moindre apparition sur
scène devient vite un fait de guerre. Yvon Rioland est un vrai modeste.
Pas de ces cabots masquant un ego démesuré derrière une feinte humilité.
(...) Rioland n'est pas homme à brader "le devoir de réserve".
Yvon vient du classique, avec un prix
d'excellence (violon) au conservatoire de Tours. Un prélude au long
glissement vers la variété. Son premier groupe encanaillait déjà les
dernières troupes américaines du camp de Chinon (Indre et Loire). Tout en
écumant quelques bals populaires. Converti à la guitare basse, le bel Yvon
monte à Paris au début des années soixante. Non pas que le jeune
Tourangeau se prenne pour un Rastignac de la ritournelle. Mais "
J'arrivais de province, se souvient-il, il y avait une petite mafia
parisienne. On nous appelait : les requins." Et, là, tout va
s'enchaîner derrière son orchestre , les Fingers, avec Line Renaud
pour marraine. Un début avec Marc Taynor ( mais si, souvenez-vous, le
petit train de la télévision en noir et blanc....) Et puis un premier
contrat avec Jacques Brel, qu'il accompagnera jusque sur les planches de
l'Olympia. Lui qui disait:" Les jours où on a un moral de vainqueur,
il ne peut à près rien se passer. Même si ça va très mal, on est
absolument insensible, on s'écoute chanter. Alors là ça va bien. Puis il y
a des jours où on a un moral de vaincu. Ce n'est pas grave non plus, parce
qu'on se fait tellement violence à ce moment-là que ça magnifie."
Ce n'est pas que la mémoire à clé de sol
d'Yvon s'embrume. Mais il a côtoyé tellement de voix fabuleuses " en
trois tours du monde" Sur scène ou en studio. Dans le désordre: Edith
Piaf et Théo Sarapo, Claude Bolling, Charles Aznavour - reçu avec lui, à
la Maison-Blanche par Richard Nixon ou par le footballeur Pelé,
"durant trois jours sur son île brésilienne", Michelle Torr, troisième
au concours de l'Eurovision à Londres, avec " Une petite Française ", Michel Delpech Leny Escudero, C.Jérôme, Tom Jones, Gilbert Bécaud (c'était un tempérament, un hypernerveux perpétuellement sur le
qui-vive, un enfer sur scène!"). Ils étaient, pour la plupart, des
"chanteurs de respect".
Au total, c'est peut-être Aznavour
qui lui laissera les plus puissantes émotions. Cinq ans de gala à son côté
ne peuvent laisser indifférent. "Il était capable de revenir en rappel
pour interpréter dix, quinze chansons. La communion avec le public
commence là, derrière le rideau. On perçoit la rumeur. Lorsqu'il a composé Comme ils disent Charles nous a lu le texte en nous demandant ce
que nous en pensions. Le thème, l'homosexualité, était déjà délicat pour
l'époque. Je crois que c'est le plus bel hymne à la tolérance."
Avec Serge Reggiani, le musicien a
progressivement cédé le pas à l'ami. Yvon Rioland était encore derrière
lui lors de son dernier récital au palais des congrès Vinci à Tours.
Efficace et sobre. Comme d'habitude, "pour le rassurer, pendant qu'il
triturait une pièce de monnaie dans sa poche, c'était son grigri. Il
m'arrivait des soirs d'avoir de la peine pour Serge, dont certains textes
donnaient le frisson. Ce fut, derrière la douleur, vraiment un grand
Monsieur."
On saura juste pour la confidence,
qu'Yvon le bassiste, "apprit à nager" à Mireille Matthieu lors
d'une tournée sous les tropiques avec feu Johnny Stark. Pas si loin de ces
îles où Jacques Brel, terrassé par un mal implacable, composa l'une de ses
dernières chansons. Là où "par manque de brise, le temps s'immobilise
aux Marquises".
|