Isaac   Bartet

d'azur à trois petits poissons barbeaux, d'argent rangés en barre

reconstitution  Alain Fougerouze

 

"En même temps mourut BARTET à 105 ans, sans avoir jamais été marié. C'étoit un homme de peu, qui avoit de l'esprit, de l'ardeur et beaucoup d'audace, et qui avoit été fort dans le grand monde, et longtemps eu  beaucoup d'intrigues et de manéges avec le cardinal Mazarin, qui l'avoit fait secrétaire du cabinet du roi, dont il étoit fort connu et de la reine mère. Il avoit été fort gasté comme le sont ces sortes de gens qui peuvent beaucoup servir et nuire. Il en étoit devenu fort insolent et s'étoit rendu redoutable".
              SAINT-SIMON Mémoires (année 1707)

 


          Isaac BARTET rendit le dernier soupir chez la VILLEROY "auprès de Lyon, sur le bord de la Saône, dans un beau lieu qu'il aurait acheté et appelé Neuville".

  ( la Villeroy était la veuve de Nicolas de Neuville, duc de Villeroy, maréchal de France (1598-1685) qui avait été le gouverneur du jeune Louis XIV ; son fils François avait été le compagnon de jeux du roi. Une famille aussi proche de la famille royale aurait-elle  donné asile à Bartet, si celui-ci avait été si honni de Louis XIV, comme certains ont pu le penser ?)

             Si Saint-Simon disait vrai, Isaac Bartet serait né en 1602. Saint-Simon est plus soucieux du piquant des anecdotes que de la rigueur historique, si nous faisons abstraction , au moins pour le moment, de la date de naissance,  Bartet a bien été marié, deux fois, et il eut postérité, ce dont nous reparlerons. Qu'il soit décédé en 1707 ne fait aucun doute, mais, si cette longévité exceptionnelle, que lui prête Saint-Simon, paraît suspecte, on peut tenir pour probable que BARTET mourut fort âgé.


          Ainsi la vie d'Isaac Bartet se confond-elle tout entière avec l'Histoire du XVIIème siècle. Né sous Louis XIII, éminence grise de Mazarin, il mourut peu de temps avant Louis XIV, dont il avait été l'artisan du mariage avec l'Infante d'Espagne, Marie-Thérèse,  avant d'en être le secrétaire zélé.

          Pour Tallemand de Réaux,  Historiettes 1657, Bartet était un paysan gascon que son esprit et la faveur de Mazarin avaient mis en grand crédit. L'auteur ajoute un peu plus loin que son père, originaire du Béarn, était simple paysan dans un village voisin de Pau, qu'il vint à Paris,  s'y maria, puis s'en retourna dans son pays, se fit petit mercier dans la ville de Pau où il s'enrichit assez vite.
           Tallemand de Réaux emprunte cette version à des pages de Conrart qui a laissé de la Fronde une histoire romancée, version Alexandre Dumas. Dans la réalité, Bartet est issu de la petite bourgeoisie marchande du Béarn; Isaac a fait ses études au collège de Pau, chez les jésuites, il a entrepris ensuite des études de droit qui ont fait de lui un avocat.
          Comme Saint-Simon, Tallemand de Réaux mêle le vrai au faux; du moins peut-on penser que Isaac ne laissa pas ses contemporains indifférents, qu'il secréta de sourdes jalousies.
            Malheureusement, M.Prévost, l'auteur de la notice consacrée à Bartet dans le
Dictionnaire de Biographie française, Paris, Letouzey 1951, s'appuyant sur les Mémoires de cette époque, dont on vient de voir à quel point elles sont partiales, ne fait qu'ajouter à la confusion dans un ouvrage qui devrait faire foi.
Sans négliger lesdites Mémoires , nous utilisons pour  cet article  actes notariés et  correspondances dûment estampillés.

          Il est exact que les Bartet étaient béarnais, plus précisément drapiers à Pau et Henri IV ne fut peut-être pas étranger à leur fortune. François, le père, avait épousé Marguerite Chenier [ou Cherier]; il sera qualifié tantôt de bourgeois tantôt d'écuyer ! Au mariage de son fils, Isaac, le notaire consigne : "Noble homme François de Bartet, sieur de Lusson, domicilié en la ville de Pau en Béarn". Le 2 juin 1645, il est reçu  bourgeois, marchand, et le 8 juin de la même année,  élu pour deux ans, comme député catholique de la ville de Pau. Il vivait encore le 25 septembre 1651; il était décédé en 1653, car Marguerite, dans un acte de vente du 6 mai de cette même année, est qualifiée de veuve et  fondée de procuration.

          Isaac Bartet dut avoir au moins deux  oncles: Jean et Bertrand.
        Nous ignorons tout de Jean sinon qu'il était au mariage de son frère Bertrand. En effet  le 23 avril 1603, un contrat de mariage  est établi entre
                      " Bertrand du BARTHET, fils et héritier de Joan CHICOT du BARTEL et de Marie, fille de Guilhem de [Cu...] de Pau"
, sont "témoins du futur, Jean du BARTEL, son frère, Pierre et Raymon du BARTHET, ses cousins germains".

           Le 1er décembre 1641 Bertrand est qualifié de trésorier de l'hôpital de la ville de Pau.  François Bartet et Marguerite (les parents d'Isaac) seront parrain et marraine de leur fils, François. Ce François (qualifié de bourgeois) épousa Jeanne de Fourcade d'Orthez; elle était veuve avant 1679, et mourut le 25 juin 1693 à l'âge de 80 ans. Leur fils, Isaac Pierre, clerc tonsuré (1675), puis diacre , prêtre,  acheta l'abbaye de Tarsacq le 11 juin 1700; membre des Etats du Béarn en 1700, il meurt le 9 mai 1720. Isaac Pierre avait une soeur, Jeanne, qui épousa (1677) un apothicaire d'Orthez, Pierre de Faget. Pierre et Jeanne eurent au moins un fils, Paul, né  le 30 octobre 1685. Il demeura à Paris, rue Neuve St.Honoré, paroisse St.Roch. Avocat au Parlement, conseiller du roi au Grand Conseil (1714), qualifié sr.  de St.Prest (1720), il hérita de son oncle, l'abbaye de Tarsacq qu'il revendit le 19 juin 1720.

            Isaac eut également un frère, Jean. L'annuaire de St.Pé  nous apprend qu'
« en 1659, l’abbé de St.Pé se démit de son abbaye entre les mains du Roy qui le confia à Messire Jean de Bartet, (…) en considération de son frère Mr de Bartet, qui estoit pour lors secrétaire »

Il en prit possession le 5 juillet 1660.   Les archives du Petit séminaire de St.Pé nous apprennent qu'« il fut le 28ème abbé, c’est pendant son administration, en 1665, que les Religieux de Saint-Maur vinrent s’établir à St.Pé, sous la conduite du prieur Jacques Lachèze. Bartet mourut en 1689."


            Ces quelques considérations montrent suffisamment que les Bartet étaient loin d'être ces "fils de paysan", comme l'affirme Tallemand de Réaux ave dédain, et qu'Isaac n'était pas cet "homme de peu" comme le souligne avec autant de mépris, Saint-Simon, il appartenait à la noblesse de robe, que Monsieur le duc de Saint-Simon qualifiait de "vile roture" !

GENEALOGIE   supposée   d’ ISAAC BARTET

                 BERTRAND du BARTET, alias Jean CHICOT de Gan
                 x  Marie, fille de Guilhem de [CUJEUS] de Pau
                               {attesté 1605 - 1607}
                 ___________________________________________________________________________
                      BERTRAND  du BARTET            JEAN  du BARTHET                                      FRANCOIS  BARTET
                 trésorier de l’hôpital de Pau                     x      ?                                  drapier à Pau  U env. 1652
                 x   le 23 avril 1603                                |                                                             x  le   ?
                Marie de [MIQUEAU] de Gan                   |                                             MARGUERITE [CHERIER]
                                           |                                                ____________________                                              U env.  1654 
                  FRANCOIS de BARTET         PIERRE          RAIMOND             _____________|_____________     
                   °    ?          U av.1679                                                     ISAAC BARTET                      JEAN BARTET
  
                         bourgeois                                                                ° [1620 ?] U1707                  abbé de St.Pé
               x  JEANNE de FOURCADE                                              xx   Marie RIOLAND
                 °  
~      U 25 juin 1693                                                       U env.1680
             ___________|_____________                     _____________|_______________
                 PIERRE-ISAAC                         JEANNE               MARIE-ANNE  (U1734)                 CATHERINE (U1698)
                
abbé de Tarsacq     x  26 décembre 1677          x 9 octobre 1674                           x 13 juin 1678
 
        U9 mai 1720           PIERRE de FAGET         JACQUES de LANDRESSE               CLAUDE de BRIDIEU
                                           apothicaire d’ Orthez
                                                        
  |
                                               PAUL de FAGET
                                           ° 30 octobre 1685
                                           avocat au Parlement

 
   

 

            Nous ignorons tout de  l' enfance d'Isaac Bartet, mais c'est probablement pendant ses années de jeunesse à Pau, où il étudie le Droit,  qu'il séduisit  ... la femme de chambre d'un Conseiller au Parlement du Béarn ! La sanction fut lourde ... il fut condamné à l'épouser ! Une femme de chambre n'était certainement pas là un avenir pour ce Béarnais ambitieux qui rêvait, comme beaucoup de jeunes bourgeois de son âge, Rastignac avant l'heure, d'aller faire fortune à Paris, .
            Car il n'est d'avenir que de Paris. La féodalité, ruinée par les Croisades et la Guerre de 100 ans, s'est éteinte au XVème siècle.  François 1er ("Je le fais parce que je le veux") a poursuivi l'oeuvre centralisatrice de Louis XI. la maison d'Anjou s'est repliée en Angleterre, peu à peu les cours provinciales, Bourgogne, Champagne, Guyenne...., ont, sinon disparu, du moins perdu de leur éclat. Les nobles, exilés sur leurs terres , ont vu   leurs droits féodaux s'effriter puis disparaître, ils vivent chichement leur vie de gentilshommes campagnards, et ils s'ennuient. Dès la fin du XVIème se dessine un courant qui semble irrésistible, on vend des terres, on se constitue un pécule, on achète perruque, dentelles, attelage et l'on part faire fortune à ... Paris, à la Cour, près du Roi tout puissant. Et le roi qui a besoin de tous ces nobles pour faire la guerre, de tous ces bourgeois-robins pour administrer son royaume, est généreux. Il paie. En un siècle, l'état des pensions versées par le roi passe de moins de 1000 à plus de ... 20 000 ! A du Bellay qui au XVIème siècle vantait la vie provinciale:

                              Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage
                              Ou comme cestuy là qui conquit la toison
                              Et puis est retourné plein d'usage et raison
                              Vivre entre ses parents le reste de son aage

                              Quand revoiray-je, helas, de mon petit village
                             ...............................................................

...à du Bellay (XVIè s.) répond La Fontaine (XVIIè s.) qui abandonne femme, enfant et un office lucratif des Eaux et Forêts, pour aller taquiner la muse dans les salons (et les "ruelles") des palais princiers !
          Et puis, un autre Bearnais a montré nettement le chemin de la gloire, ce navarrais, Henri, devenu roi de France après avoir abjuré la Religion Réformée : " Paris vaut bien une messe !", paroles qu'il n'a peut-être jamais prononcées mais qui lui siéent parfaitement.
          En 1645, Isaac Bartet est avocat au Parlement de Paris.  Cette charge d'avocat ne doit pas faire illusion. A la même époque (1649) La Fontaine, contemporain de Bartet était également avocat au Parlement de Paris , et Radouant , dans sa biographie du poète note avec pertinence "que ce titre s'obtenait à bon marché et que, moyennant vingt écus une fois versés, on était en règle avec les études préliminaires et avec les examens terminaux" !                   

          On ne peut pas aborder la carrière d'Isaac Bartet, sans au préalable évoquer l'homme: intelligent, rusé, spirituel, actif mais bavard. C'est un béarnais, et il arrive avec cet accent inimitable, à la fois rocailleux et chantant qui plait tant aux dames et attroupe les courtisans. Et comme Isaac a de l'humour, un humour grinçant, il persifle. Le cardinal de Retz dira de lui qu'il était "badin". Et personne n'y échappe, ni le gentilhomme de basse noblesse ni les ministres; dans ses Mémoires Conrart dit de même que

                " Bartet (est) très audacieux et libre en paroles (...) il n'épargne personne et drape indifféremment ses amis et ennemis".

               
Sans complexe, il s'en prendra avec tant de virulence à Colbert que Mazarin sera contraint de le reprendre et de lui rappeler:

               " ..... que Colbert est à moi, et qu'il noierait toutes les personnes qu'il aime, pour mes intérêts (...).C'est un homme d'honneur (...) et prétend faire ses affaires en avançant les miennes." .

Il s'agissait là d'affaires d'Etat, et il est probable que la mise en garde de Bartet à Mazarin était justifiée. Mais la verve d' Isaac s'exerçait sur des sujets plus frivoles avec des relents d'alcôve, ce qui lui valut une humiliation cinglante.

          Dans ses Mémoires, Mademoiselle de Montpensier rapporte l'anecdote suivante :

                                      " Il arriva à Paris [ 28 juin 1655] une anecdote assez nouvelle : Bartet, secrétaire du cabinet du roi, et qui étoit tant célèbre par ses voyages pendant que le cardinal Mazarin étoit en Allemagne, dit un jour dans les Tuileries comme l'on parloit de M.de Candale et de sa bonne mine " Je le voudrois voir sans canon et sans moustaches, je crois qu'il ne seroit pas mieux qu'un autre ". M.de Candale sut cela et s'en estima offensé, parce que les ennemis de Bartet furent bien aises de le pousser par M.de Candale, ne l'osant faire eux-mêmes; de sorte qu'étant prévenu qu'il devoit faire un éclat, un jour, dans la rue Saint-Thomas du Louvre, quatre ou cinq hommes à M.de Candale, sans masques et fort connaisables, firent arrêter son carosse, lui coupèrent ses cheveux et lui déchirèrent ses canons, et lui dirent que c'étoit pour lui apprendre à parler d'une personne de la qualité de M. de Candale. Cette affaire fit beaucoup de bruit : les uns l'approuvèrent, les autres la blâmèrent."

          Il est évident que l'affaire fit grand bruit et que chacun se plut à en rajouter, l'on alla jusqu'à dire que les sbires lui avaient coupé la moitié de la moustache et lui avaient également arraché son rabat et ses manchettes. L'humiliation fut d'autant plus grande que Bartet s'étant plaint auprès de Mazarin de son "assassinat"(!), le cardinal fit semblant de le plaindre mais en resta là.
             Il s'agit d'une anecdote piquante sans grande conséquence, mais les jalousies et la haine que Bartet engendra pas sa conduite aboutirent, comme nous le verrons, à sa disgrâce, à la prison et à l'exil provincial.

 

               A la suite de l'affaire de la femme de chambre, le mariage auquel Isaac avait été contraint "pour sauver l'honneur de la dame" fut cassé et Isaac envoyé par les Jésuites à Rome. Il fait confirmer l'annulation de son mariage par le pape, rencontre le duc de Bouillon, fils du maréchal et frère de Turenne, se met à son service, il fait également une autre rencontre capitale: celle de Wasa qui deviendra peu de temps après roi de Pologne, sous le nom de Casimir... lequel roi fera d'Isaac son résident à la Cour de France!  En quelques mois, le modeste avocat palois était entré à la Cour de France ! son destin était scellé !

              Bien que nous possédions le contrat de mariage, conservé aux Archives des Basses-Pyrénées,  le document  malheureusement incomplet, ne nous livre pas la date, mais c'est probablement à cette époque que Bartet épouse, en secondes noces,  Marie Rioland.  Pour M.Prevost Marie était la fille d'un chirurgien. Il n'en est rien. La méprise était possible dans la mesure où Jean Rioland (†1657) avait été le  médecin de la reine mère Marie de Médecis, et que lui même jouissait encore d'une grande réputation à la Cour, anatomiste distingué, il avait été l'un des fondateurs du Jardin des Plantes à Paris et l'un des promoteurs, auprès de Richelieu, de "l'académie des beaux esprits" comme on appelait alors l'Académie Française. L'erreur de Prévost, s'appuyant sur les mémorialistes du XVIIè s. est de confondre Marie Rioland (épouse Bartet) avec sa tante Marie Rioland, épouse du chirurgien ordinaire du roi: Jean Mesnard, elle-même probablement nièce ou cousine germaine de l'anatomiste.  Marie (épouse Bartet) était en réalité la fille de Michel Rioland, décédé à cette époque,  qui avait été "vivant, conseiller et clerc d'office de la Maison du roi". Sa mère  Françoise Portan [-as ?] s'était remariée avec Hugues [Perose], écuyer, sieur du Rollet. Son oncle maternel, François Port[an], était gentilhomme ordinaire de son altesse royale et de Monseigneur le duc d'Orléans, conseiller du roi, maître particulier des Eaux et Forêts de la prévôté et vicomté de Paris. Isaac et Marie habitaient à Paris la même paroisse (St.Paul), lui,  rue Vieille du Temple, elle, rue St.Antoine.  La dot  s'élevait à 24 000 livres tournois. Une clause prévoyait que si Marie décédait avec enfant, Françoise, sa mère, recevrait de son gendre une rente viagère de  800 livres tournois, et s'il n'y avait pas d'enfant, cette rente serait élevée à 1000 livres.
                                                  (cf. généalogie des Rioland)
Avec Isaac, Marie n'allait pas connaître une vie des plus calmes.  A peine étaient-ils mariés que Marie allait connaître... la Bastille ! Mais avant d'aborder la Fronde, convient-il de rapporter une anecdote soulignant l'importance d'Isaac...

       .... anecdote tirée des Historiettes de Tallemant de Réaux:
 

           "Le prince Casimir, ce fou qui s'estoit fait jesuitte, et que nous avons veü icy au bois de Vincennes, après qu'on l'eut pris, il y a 20 ans, comme il alloit servir les Espagnols, fust enfin eslu roy et eut dispense du Pape pour espouser sa belle-soeur, sous pretexte que le mariage n'avoit point esté consommé par le feu roy, qui avoit esté, disoit-on, tousjours malade.

            (Au cours d'une visite rendue à Rossignol, en présence de Tallemant et de Bartet,  Boisrobert, qui ne connaît pas ce dernier, s'exclame à propos de Casimir)

        -  Iraient-ils faire roy un niais qui s'est fait moine ?

(Rossignol ayant averti Boisrobert que Bartet était le "résident de ce prince" Boisrobert, faisant volte face, enchaîna aussitôt:)

       -  Il est vrai que c'est un bon prince et bien pieux, ce n'est pas peu pour un roy."

           Encore inconnu, Bartet est déjà craint. La Fronde donnera à Bartet l'occasion d'accroître considérablement cette influence. 

             Pour comprendre le rôle que Bartet joua pendant cette période semi-insurrectionnelle,  où le pouvoir monarchique faillit basculer,  il est nécessaire d'en rappeler le contexte.
           Richelieu avait poussé l'absolutisme royal à un tel degré que sa mort en 1643, et celle de Louis XIII la même année, furent ressenties comme un soulagement.  Louis, le quatorzième, qui devait succéder à son père n'avait que 5 ans. Sa mère, Anne d'Autriche, fille de Philippe III d'Espagne, fut déclarée régente et confia à Mazarin, que Richelieu avait habilement préparé à cette tâche, la direction du Conseil de Régence. Les premières années, le cardinal bénéficia de cet  "état de grâce" que l'on accorde généralement aux politiques. Mazarin n'était-il pas tout l'opposé de Richelieu ? Le cardinal défunt avait un gant de fer, le nouveau avait un gant de velours: courtois, attentif aux sollicitations, modeste. Il fallut déchanter, la main qui se cachait dans le velours était une main de fer qui n'avait rien à envier à la précédente ! Les Mazarinades, ces pamphlets assassins, commencèrent à être placardés sur les murs de Paris, à courir au long des rues, la reine elle-même n'était pas épargnée, n'était-elle pas très attachée à Mazarin, trop attachée même ? (Bien que rien n'ait pu, par la suite, confirmer ces calomnies, n'ayant aucune confiance dans les princes de sang aveuglés par l'ambition, il lui fallait bien trouver un protecteur pour défendre sa propre vie et celle du dauphin!) Une situation économique désastreuse, un nouvel impôt, la Paulette,  et les Parlementaires, menacés de plus en plus dans leurs prérogatives, pensèrent que le moment était venu d'agir: Paris se souleva. Dans la nuit du 26 août 1648, la Cour dut s'enfuir en toute hâte à St.Germain-en-Laye. Mazarin resta ferme et les Parlementaires, apeurés par l'agitation populaire qu'ils avaient eux-mêmes provoquée  mirent fin à leur mouvement (1er avril 1649). Il ne semble pas que Bartet ait joué le moindre rôle dans cette première Fronde, dite "des Parlementaires". La seconde, celle "des Princes", qui contraignit Mazarin à s'exiler par deux fois, fut autrement plus dangereuse pour la Royauté.

          On ne peut citer tous les protagonistes, plaçons les principaux sur l'échiquier de cette période troublée:
           Au centre, Anne d'Autriche, la reine-mère, régente; son fils, Louis, 12 ans (en 1650).  Ils sont bien seuls.
           A leur droite,  Mazarin qui a dû s'exiler à Brühl en Rhénanie, et ses "valets" (les ministres: Servien, aux Finances, Lionne, à la politique étrangère, Le Tellier, à la guerre) sont ... "aux champs".
           A leur gauche, les Princes. En premier, "Monsieur". Monsieur, c'est Gaston d'Orléans, le frère de Louis XIII, l'oncle du jeune roi. un "fauteur de troubles" qui serait insignifiant s'il n'y avait dans son ombre, active, agissante, sa fille : "la Grande Mademoiselle". Au second rang, "Monsieur le Prince", un Bourbon," le Grand Condé" qui avait épousé une nièce de Richelieu. Il défendra la reine-mère, mais déçu de ne pas avoir obtenu le fauteuil de Mazarin, il rejoindra les autres  Princes, encouragé par sa soeur, la duchesse de Longueville, maîtresse de la Rochefoucauld, une "passionnaria"  qui s'emparera de l'hôtel-de-ville de Paris, en fera sa place d'armes,  n'hésitera pas  du haut de la Bastille à faire tirer le canon sur les troupes royales, s'enfuira en Hollande, reviendra soulever le Midi de la France et soutenir un siège dans Bordeaux. Vaincue, trahie dans ses amours romanesques, elle se retirera chez ... les Carmélites, pour "y expier les égarements de son coeur"! On ne peut que  citer quelques-uns des autres  acteurs, fort nombreux: La Rochefoucauld, donc, mais aussi le prince de Conti, frère de Condé et de la duchesse, le duc de Bouillon, son frère, Turenne, de Gondi, coadjuteur de son oncle, l'archevêque de Paris, qui pendant toute la durée des troubles, sera, à la Cour, le relais du Parlement. Et des femmes encore, tant il est vrai que la Fronde des Princes aurait pu être celle des Princesses ! La très belle, par les traits et par l'esprit, duchesse de Chevreuse, fille du duc de Montbazon, épouse en premières noces du duc de Luynes qui,  déjà au temps de  Richelieu, dut pour échapper aux griffes du cardinal, s'échapper en traversant la Somme à la nage! La duchesse était à la Cour l'amie intime, la confidente de la reine-mère, malheureusement, elle était aussi devenue la maîtresse de Gondi, le misérable coadjuteur, un agitateur-né, l'un des principaux chefs des Frondeurs! Et sans prétendre être complet, on ne peut passer sous silence une autre confidente et amie de la reine-mère: Anne de Gonzague, dite la Palatine. Destinée au couvent, elle avait séduit l'archevêque de Reims, Henri de Guise, qui l'avait arrachée de son monastère, elle avait épousé par la suite Frédéric V, électeur du Palatinat, d'où son surnom; elle était la belle-soeur du roi de Pologne que nous avons précédemment évoqué; non moins belle, ni moins spirituelle que la précédente, les secrets d'alcôve l'avaient entraînée dans le parti des Princes.

          Et Bartet ? dans ce conflit qui s'apparente plus à une partie de poker-menteur que d'échecs. Il a, nous le savons, l'oreille du duc de Bouillon puisqu'il était entré à son service et, quand la duchesse fut en grand danger d'être arrêtée, il la cacha dans son grenier. On sait que, dénoncée, la duchesse fut embastillée et Marie (Rioland) aussi (9 avril 1650)! Nous ne savons pas quelle fut la durée de cet emprisonnement mais il dut être de courte durée car Isaac avait deux oreilles, l'une au service du duc, l'autre au service du cardinal ! Ajoutons qu'il avait aussi celle de la Palatine, puisqu'il était le résident du roi de Pologne et que, par Mazarin interposé, il avait la totale confiance de la reine-mère.
            Mazarin fera mine de renoncer au Conseil, en réalité il entretiendra la division entre les Princes, attendant patiemment que la situation se pourrisse. Pendant toute la durée du conflit, Isaac Bartet va aller et venir de Paris à Brühl,
et lors de ses passages à la Cour, il entretiendra tous les protagonistes des bonnes intentions de Mazarin, ainsi pourra-t-il sans sourciller affirmer à Gondi que pour le récompenser de sa loyauté (!!) il lui ferait obtenir le chapeau cardinalice. Il l'obtiendra d'ailleurs, malgré Mazarin, mais après être allé auparavant(1652) tâter des geôles humides de la Bastille et après avoir renoncé à l'archevêché de Paris! C'est aussi probablement grâce en partie à Bartet que le duc de Bouillon et son frère  abandonnèrent les Frondeurs et s'opposèrent à Condé que Turenne battit à Bléneau sur la Loire en avril 1652 et au faubourg St.Antoine en juillet de la même année, donnant ainsi le coup de grâce à la rébellion.
          Jean-François-Paul de Gondi, devenu cardinal de Retz, écrivit ses Mémoires, et c'est par eux  que l'on sait en grande partie le rôle joué par Bartet. En voici quelques extraits :

     " Il faut que Bartet parte, le temps presse" (mai 1651)

     " Nous concertâmes, cette nuit là et la suivante, tout ce qu'il y avait à régler touchant le voyage de Bartet. La Palatine écrivit par lui une grande dépêche en chiffre au Cardinal qui est une des plus belles pièces qui se soit peut-être jamais faite."

     "...tantôt l'on déclamait dans les chambres assemblées contre les Bartets (...) qui allaient et venaient incessamment à Brusle"

     " Elle (la Reine) fut un peu rabattue par le retour de Bartet, qui apporta une grande dépêche du Cardinal..."

     " L'on ne s'en peut imaginer d'autre [utilité] que celle d'ôter à la Reine des gens que l'on croit affectionnés au Cardinal. Est-ce un avantage, quand l'on pense que les Fouquets, les Bartets et les Brachets passeront également la moitié des nuits avec elle?"

     " Vous me disiez, il y a quelque temps, que les hommes ne croient jamais les autres capables de ce qu'ils ne le sont pas eux-mêmes; que cela est vrai!" Je [Gondi] n'entendis pas, en ce temps-là, ce que cette parole signifiait. Bartet me l'expliqua depuis, parce que la Reine lui avait fait le même discours."

     " Bartet vint à Paris pour gagner M. de Bouillon, M. de Turenne et moi [Gondi] (...) par la rencontre de Mme la Palatine, qui était elle-même notre amie commune, et à laquelle Bartet avait ordre de s'adresser directement. Elle nous assembla chez elle, entre minuit et une heure, et elle nous présenta Bartet, qui, après un torrent d'expressions gasconnes, nous dit que la reine, qui était résolue de rappeler M. le cardinal Mazarin, n'avait pas voulu exécuter sa résolution sans prendre nos avis, et caetera" (sic).(suit la relation de cette rencontre)

 
   " Bartet (...) avait aussi eu ordre de la reine de voir Mme de Chevreuse, et d'essayer de lui persuader de s'attacher encore plus intimement à elle(...).etc.

          La Fronde vaincue, Mazarin rentra à Paris en février 1653 , sous les applaudissements de la foule.
                     Isaac Bartet fut nommé 1er secrétaire du cabinet du roi !

           Bartet est alors tout puissant. Il déménage et va habiter avec Marie rue Neuve des Bons Enfants. C'est malheureusement l'époque où il perd ses parents. Le 6 mai 1653 ,Marguerite sa mère, veuve de sr. François de Bartet bourgeois de Pau et fondée de pouvoir de son fils Isaac, vend à noble Gratian de Turon la maison familiale qu'ils possédaient Grande-Rue à Pau. Marguerite dut s'éteindre à son tour peu de temps après car on  voit Isaac vendre le 29 avril 1654 deux maisons en un seul tenant qu'il déclare tenir en héritage de ses père et mère. Ces maisons, qu'il revend 13 000 livres tournois devaient être situées à Pau, car il les vend par procuration à Jean de Lostau, conseiller du roi, abbé de Gélos. Dans ces deux actes,  Isaac est qualifié, dans le premier, de secrétaire ordinaire de Sa Majesté, et dans le second, de conseiller ordinaire d'Etat, secrétaire du cabinet du Roi; dans les deux actes, il est résident pour le roi de Pologne en France.
          Mais l'heure de gloire est bientôt arrivée. On sait que la  guerre franco-espagnole durait depuis 1636; exsangue et vaincue à la bataille des Dunes en 1658, l'Espagne fut contrainte de signer le "traité des Pyrénées" (1659) à des conditions très désavantageuses. Parmi les conditions et pour sceller une paix durable, l'infante Marie-Thérèse devait épouser Louis XIV. Et le perfide Mazarin fixait la dot à 500 000 écus d'or, contre laquelle Marie-Thérèse renonçait pour elle et pour ses descendants à toute prétention sur la succession d'Espagne. Evidemment la dot ne put jamais être honorée et la succession devenait libre, mais pour l'heure il fallait procéder au mariage de Louis  et de Marie-Thérèse, âgés l'un et l'autre de 21 ans, mais bel et bien .... cousins germains.


                 FRANCE                                                               ESPAGNE

   
Henri IV x Marie de Médicis                    Philippe III  x  Marguerite d'Autriche
                    |______|                                                              |_______|
          
 Louis XIII ------------- x ------------------Anne                 | 
                              
Elizabeth----------------------x -------Philippe IV
                                                          |                                |
                                                  
Louis XIV- x -1660-Marie-Thérèse
 
 
                                    Louis XIII était le père de Louis XIV et l'oncle de Marie-Thérèse
                                   Elizabeth était la mère de Marie-Thérèse et la tante de Louis XIV 

Le traité signé, il fallait obtenir du pape une dispense de consanguinité. Isaac Bartet fut envoyé à Rome puis à Madrid. Il réussira pleinement dans sa mission.



"                                                                                               Turin, le 30 janvier 1660

                Le sieur Bartet, Secrétaire du Cabinet du Roy, qui estoit ici arrivé le 17, en est parti pour Milan, et continue sa route vers Rome:où il va demander à Sa Sainteté, la dispense pour le mariage de Sa Majesté Très-Chrestienne, avec l'Infante d'Espagne."                    
 

"                                                                                              Milan, le 30 janvier 1660
              
                Le 20 de ce mois, le sieur Bartet, Secrétaire du cabinet de Sa Majesté Très-Chrestienne, arriva en cette ville, où il a esté receu et traité par le comte de Fuensaldagne, avec tous les honneurs qu'on pouvoit faire à une personne chargée de sa commission "                                        

                                                                                                   
"                                                                                                Rome, le 7 février 1660

                Le sieur Bartet estant ici arrivé de France, le premier du courant, avec les lettres de Sa Majesté Très-Chrestienne à Sa Sainteté, pour la dispense de son mariage, le 3, elles lui furent présentées par le Cardinal Antoine, qui estoit accompagné de plus de 150 carrosses, remplis de prélats et de noblesse : et l'ambassadeur d'Espagne, qui s'y rendit pareillement, avec un cortège des plus magnifiques, présente celles [de] Sa Majesté Catholique, pour le mesme sujet.
                                                                                            
      

"                                                                                      D'Aix ledit jour 2 mars 1660 

             Le 26 du passé, le sieur Bartet, Secrétaire du cabinet du Roy, qui estoit parti de Rome le 19, arriva en cette Cour, ou il receut de leurs Majestez, un applaudissement digne de sa diligence et du bon succez de son voyage : ayant apporté la dispense qu'il estoit allé demander au pape.
                                                                                           
     

"                                                                                                     Madrid le 2 avril 1660

                Le 24 du passé; le sieur Bartet, secrétaire du Cabinet de Sa Majesté Très-Chrestienne, arriva en cette ville : et le 27, eut sa première audiance, que la solennité des trois jours précédans, avoit retardée. Il y exposa sa créance à Sa Majesté Catholique, et lui présenta, avec les lettres du Roy son maistre, la dispense de Sa sainteté, pour son mariage avec l'Infante : De quoy Sadite Majesté Catholique en tesmoigna une telle joye, qu'Elle n'en avoit point encor fait voir de pareille, en aucune occasion. Il fut, ensuite, conduit en l'appartement de la Reyne, où estoyent l'Infante, la Princesse sa soeur, et le Prince d'Espagne : et leur ayant dit le sujet de sa commission, il en receut, pareillement, toutes les marques d'une extrême allégresse. Le 31, il eut son audience de congé, du Roy; et après en avoir receu ses despesches, avec de nouvelles démonstrations de joye, il fut à celle de la Reyne, des deux Infantes, et du Petit Prince. Hier, il vuid aussi, dom Louis d'Oro, qui le régala, au nom de Sa Majesté, d'une enseigne de diamans, de quatre mille escus, si bien travaillée et de pierres si parfaites, qu'il ne se peut rien voir de plus galant : Et, ce matin, il est parti avec toute la satisfaction imaginable, qu'il n'a pas laissée moindre en cette Cour : où l'on ne pense plus qu'à l'heureux voyage sur la frontière, qui doit donner à la Paix, des fondemens inébranlables ; le Roy Catholique se disposait à partir le 15 du courant. "                                                  

"                                                                                    Carcassonne le 17 avril 1660

                 Le 15 Elles [leurs Majestés] arrivèrent à Narbonne et hier en cette ville : d'où l'on se prépare à continuer le voyage de S.Jean de Leuz : le sieur Bartet, qui est de retour d'Espagne, ayant asseuré, que le Roy Catholique devoit partir, sans remise, le 15, avec l'Infante, pour arriver le 8 du mois prochain à Fontarabie "                                                                        

          Ces extraits en disent long sur le triomphe de Bartet: Rome - Madrid - St-Jean-de-Luz. Certes il n'assista pas au mariage, qui eut lieu par procuration à Fontarabie : aucun Français ne fut invité à la cérémonie, car aucun personnage de la Cour d'Espagne n'avait daigné visiter la Cour de France, les cicatrices de la guerre n'étaient pas refermées.  Bertrand  raconte, dans son histoire de Louis XIV, combien Anne d'Autriche (reine de France) était toute joyeuse de retrouver son frère Philippe IV (roi d'Espagne) après une si longue séparation et comment celui-ci répondit à cet élan de tendresse, la mine hautaine, froidement, en ayant l'air de ne voir personne. Mais de ce drame familial, Bartet ne dut avoir cure, il triomphait dans son propre Béarn natal, sa faconde a dû réjouir plus d'un Bearnais et indisposer plus d'un noble de la Cour, écarté des festivités, humilié par l'arrogance et le mépris des Espagnols. Mais de ces froissements, le diamant de 4000 écus dans son coffret, Bartet ne dut avoir cure.

                 Plus éclatante avait été la gloire,  plus brutale sera la chute.

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