Isaac   Bartet

III

conclusions

              En 1692, Bartet est probablement veuf. Il a placé ses filles dans une bonne noblesse d'épée: l'aînée, baronne de Landresse a rejoint le Béarn de ses ancêtres, la cadette, demeure au Claveau, près de Mézières dont Claude de Bridieu son époux est gouverneur.  Désormais seul dans son vaste château, la grâce du roi accordée, Bartet revend Mézières à ses voisins du Bouchet, les  Rochechouart de Mortemart: 200 000 livres; il peut remonter à la Cour. Depuis les années 1680, les relations avaient bien évolué, Colbert était en demi-disgrâce et Fouquet aurait probablement été réhabilité s'il n'avait disparu subitement, mystérieusement, peut-être l'un des derniers coups bas de son farouche ennemi  qui lui survivra de bien peu et s'éteindra à son tour en 1683! Nous ne savons pas à quelle date exacte Isaac Bartet avait obtenu son recours en grâce. Nous savons seulement qu'en 1690,  il est admis à Versailles, qu'il ne connaît pas encore, et qu'il est alors autorisé à saluer le roi.

               La disgrâce aurait  duré 20 ans, si l'on retient la date du  retour à Versailles. C'est long et peu à la fois. Car , comme le souligne Solmon dans la Cour de France, "les retours en grâce ignorent généralement la précipitation": Bussy , par exemple, cousin de Mme de Sévigné, est exilé sur ses terres en 1666 pour avoir écrit un "méchant couplet" sur Turenne !  il obtient un premier "droit de visite" en 1676, ce droit est renouvelé en 1682, mais ce n'est qu'en 1691 qu'il retrouvera définitivement sa pension dont il ne profitera guère puisqu'il meurt en 1693. Bartet fait partie de ces "punis" pour "des propos dont on n'a pas été content". Bartet n'était pas Bussy. A supposer qu'il ait  bénéficié plus tôt de cette amnistie, devait-il quitter pour autant Mézières ? Bartet est âgé, très âgé; il n'a plus rien à attendre d'une cour où il ne connaît plus personne. Tous ceux qu'il a pu fréquenter ont disparu. Et c'est en province, dans la famille de son vieil ami, disparu lui aussi, le maréchal de Villeroy, précepteur du roi, qu'il se retire et meurt, lentement, très lentement. Il est probable qu'il fut entraîné à Neufville par la maréchale qui voyait ainsi son propre éloignement de la Cour, agrémenté, vivifié par la présence à ses côtés d
'Isaac. La maréchale suivit Isaac dans la tombe à quelques mois de distance !

                       Comment conclure cette  notice qui n'est qu'un rapide aperçu de ce que fut la vie d'Isaac Bartet. Bien des zones d'ombre mériteraient d'être éclair-cies: son enfance, sa jeunesse, ses activités au service de Mazarin, puis au ser-vice de Louis XIV. Bartet ne s'est pas limité à ce déplacement : Rome-Madrid ! ses missions ont été multiples, le plus souvent secrètes, il faudrait interroger les rapports des Affaires étrangères. Son action également à Mézières et ses relations mériteraient de larges développements.
        Nous renonçons à dater la naissance d'Isaac. Saint-Simon n'était pas né, quand Bartet était au pouvoir, l'a-t-il seulement  rencontré une fois lors de son retour à la cour ? Saint-Simon rapporte par ouï-dire, il colporte. Nous laissons   aux généalogistes béarnais, parisiens et berrichons le soin de la datation, car si certains registres de catholicité ont été malheureusement détruits, demeure la mine des actes notariés, forcément nombreux pour l'homme d'Etat qu'il a été.

          Nous retiendrons qu'il aura été un "marquis" stricto sensu et dans les différentes acceptions du mot. Certes, Mézières-en-Brenne, au Centre de la France ne peut pas être considéré comme une " marche" c'est-à-dire une région frontière! ( bien que ..... naguère elle séparait le "royaume" des Plantagenêts et le royaume de France !) mais curieusement, Isaac est natif du Béarn, une "marche" du royaume, il aura servi corps et âme l'Italien Giulio Mazarini, et avec tout autant de fidélité la reine Anne ...d'Autriche qui était ... espagnole ! Exilé il le fut, comme les maîtres qu'il avait servis : Mazarin dut s'enfuir à deux reprises en Allemagne; Anne, la reine ! a été un temps reléguée par Richelieu, prisonnière dans l'abbaye du Val-de-Grâce et, pendant la Fronde, elle dut s'enfuir de nuit, en toute hâte, pour protéger son fils, le futur "Roi Soleil"! Et si le mot " marche" a aussi quelque rapport avec les déplacements, Bartet aura été avant tout, dans ses missions, un "missus dominici", un grand voyageur !

           Nous voudrions également démêler les rapports qui  furent les siens avec  l'entourage du roi. Mazarin avait recommandé Bartet à Fouquet. La disgrâce de Fouquet entraînera à long terme celle de Bartet. Or Fouquet avait dans ses services un certain Colbert que l'ambition dévorait. Se débarrasser du père pour prendre sa place : un beau sujet freudien. Colbert est entré dans l'histoire en lettres capitales, dorées, c'est le bon ministre, travailleur, consciencieux, dévoué;  Fouquet est l'anti-Colbert, le paria, le traître, le dissipateur des finances de l'Etat !  Tout opposait les deux hommes, d'un côté Colbert l'introverti, le bureaucrate, l'homme de dossiers, la fourmi laborieuse; de l'autre l'extraverti,  la cigale mécène des Arts et des Lettres, le chef d'entreprise,  l'homme d'Etat. On sait aujourd'hui que le procès fait à Fouquet avait été entièrement "fabriqué"; les historiens qui, curieusement, s'étaient contentés d'utiliser les pièces du procès avaient forcément dénaturé l'histoire puisque ces pièces avaient été falsifiées. Colbert s'étonne que  Fouquet, d'origine modeste, soit à la tête d'une immense fortune, donc  - c'est qu'il pille les caisses de l'Etat! Or, quand Fouquet arrive à 38 ans à la surintendance des finances, il jouit d'une fortune personnelle considérable évaluée à 4 000 000 l. au moins ! Cette fortune lui vient en grande partie de ses héritages et de ses deux mariages ! Qui accuse Fouquet ? Colbert ! Colbert qui, pendant que Fouquet se débattait pour équilibrer le budget du royaume, a  - domestique zélé de Mazarin -  détourné pour le cardinal des masses considérables d'argent ! De juin 1658 à mars 1661, pour des revenus annuels estimés à 2 000 000 , l'actif de Mazarin était passé de 8 millions  à 35 millions de livres ! Inversement, en 1661, l'état des biens de Fouquet révéla que le passif était supérieur à l'actif ! Ainsi, Colbert le fourbe détournait la vindicte royale sur Fouquet, s'emparait de la place laissée vacante et se donnait les moyens de faire oublier le rôle qu'il avait personnellement joué dans les détournements de Mazarin!

           Pourquoi cette longue digression sur Fouquet ? Parce que le sort de Bartet était lié à celui du surintendant et parce que les deux hommes étaient faits pour s'entendre. L'un et l'autre sont des provinciaux issus de la petite bourgeoisie marchande. Certes, Bartet n'est pas Fouquet. Plusieurs générations séparent leur statut social. Bartet est le fils d'un drapier, Fouquet est l'arrière petit-fils d'un marchand de soie. Entre l'arrière grand-père et lui, la famille a considérablement évolué ; l'activité marchande est maintenant celle du commerce maritime, les Fouquet sont désormais armateurs! Mais le commerce n'est plus la seule activité, le grand-père maternel Maupéou était magistrat et fut même intendant des finances de Henri IV. Les Fouquet-Maupéou étaient des robins, bien avant les Bartet.

         Bartet a reçu à Pau l'éducation honnête d'un fils de bourgeois; Fouquet a reçu chez les jésuites une solide formation intellectuelle qui a fait de lui un fin lettré, un ami des Arts, ( initié par son père, bibliophile et numismate averti) d'où son mécénat ruineux. Curieusement, personne ne le lui a reproché (ouvertement), c'est pourtant bien cet étalage du luxe qui a attisé les jalousies!
       Par contre, les autres largesses feront l'objet d'accusations virulentes: ainsi, Bartet se trouve mêlé indirectement  au procès de son maître pour avoir reçu de lui, sans raison apparente  - 1000 livres ! Faut-il rappeler que, 1er secrétaire du cabinet du roi, Bartet a surtout été appelé  pour des missions secrètes. A-t-on pour habitude d'étaler sur la place publique - aujourd'hui comme hier - les fonds réservés aux services secrets ? Ce sont d'ailleurs ces activités "en eaux troubles" qui ont fait accuser Bartet de "double jeu". Cette accusation est peut-être la preuve de la qualité de ses renseignements. Quant à l'affaire des trésoriers du Béarn, l'agitation n'était pas que Béarnaise, elle était  générale;  et la preuve de la véracité des faits reprochés à Isaac n'a jamais été apportée.

     Isaac Bartet et Nicolas Fouquet, sensiblement du même âge, issus d'un même milieu, ont été amenés à servir la monarchie pendant la Régence,  une époque où celle-ci était fragilisée à l'extrême, par la guerre à l'extérieur, par les ambitions de toutes sortes à l'intérieur. Isaac et Nicolas ont montré un attachement sincère à la cause royale. Isaac est resté fidèle à Mazarin, à la reine, au jeune roi et quand il rendra le dernier soupir, chez la Villeroy, ce sera dans les bras de la cousine de ...  Nicolas Fouquet.

        Autre parallèle : Nicolas  et Isaac sont nobles, mais "nobles de robe", la vraie noblesse est celle d'épée. L'un et l'autre ont soif de considération pour eux-mêmes d'abord, et pour leur famille qu'ils rêvent d'ancrer dans la noblesse.  La possession d'un fief, au XVIIème siècle, est incontournable mais d'autant plus difficile que les nobles, pour ne pas "déchoir",  s'en dessaisissent difficilement. Dès 1641, Fouquet achète 120 000 livres la terre et seigneurie de Vaux. Le château est modeste et délabré, il en entreprendra à grands frais  la restauration à partir de 1656.

        Bartet, lui,  achète Mézières. Nous avons évoqué dans cet achat une  position de repli, possible - mais, en achetant un marquisat, Isaac allait atteindre le sommet des honneurs. Lui, qui vivait à la Cour parmi les intrigues souvent perfides et dangereuses, allait enfin connaître une certaine tranquillité et recevoir de son entourage les considérations dues à un "noble homme" , avec cette aura d'avoir été le 1er secrétaire du cabinet du roi ! et celle non moins  prestigieuse  et mystérieuse d'être le ci-devant résident en France du ... roi de Pologne. On imagine tout ce que ces titres, ajoutés à la faconde du personnage évoquant ses "hauts faits", devaient produire sur les Brennous. Les Bartet ont désormais leur  fief, leur château, ils sont marquis,  ils  auront  aussi leur blason: "d'azur à trois petits poissons barbeaux d'argent rangés en barre"
     
Azur : "qui signifie en blason d'armoiries, justice, et représente loyauté, louange, beauté, clarté, pureté, sciences, gentillesse et renommée" ! Quelle couleur pouvait mieux symboliser son dévouement à la cause royale?  Et sur ce bleu du ciel et son reflet sur les étangs, rangés en barre, les trois petits poissons ... d'argent ! L'argent symbolisant entre autres: " des métaux, celui de même nom, des quatre éléments, l'eau, et des vertus, l'espérance "!
       Et dans cette ascension vers la noblesse, Isaac assouvira pleinement son ambition en mariant ses filles : le petit fils de Catherine, Claude Louis Nicolas de Bridieu sera reçu, le 29 août 1729, page de la reine !
       Enfin, Isaac retrouvait sa vocation première, l'atavisme ancestral du monde des affaires et nous avons vu comment il sut, chef d'entreprise, mettre en valeur, une terre particulièrement pauvre et hostile.

       Mézières fut une longue parenthèse dans la vie de Bartet, pourquoi faudrait-il la considérer comme un échec ?

    Bartet fut un homme d'action; peut-être pourrait-on lui reprocher de ne pas nous avoir laissé des "Mémoires" - un genre littéraire très en vogue au XVIIème siècle.
     Il nous aurait fait partager ses secrets d'Etat! et peut-être aussi ce que fut ...
Marie Rioland, dont nous ne connaissons que le triste épisode de  l' embastille-ment! Mais Bartet a eu des descendants, nous avons retrouvé la trace des de Landresse, nous avons quelques documents sur les de Bridieu, nous les communiquerons. Nous remercions tous les correspondants et les lecteurs qui pourraient nous apporter des documents, ou pour le moins des pistes de recherches, sur les de Landresse et les de Bridieu.

complément
(suite aux recherches ultérieures)

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