Poulaines au XVIème siècle

la Noblesse

 

          Avant de rencontrer les nobles de Poulaines, il convient de s'interroger sur la noblesse au XVIème siècle. Car les images d'Epinal ont la vie dure !
Quand on pense : " noble",
     tantôt on imagine un chevalier dans son armure partant à la suite du roi Louis pour traverser l'Europe et conquérir la Palestine, quand ce n'est pas l'image du dauphin criant sur le champ de bataille: " père! prends garde à gauche, père prends garde à droite !";
     tantôt on imagine un grand seigneur perruqué, poudré, enrubanné, menant carrosse, éclaboussant au passage le pauvre manant se traînant dans la boue...
     Or,au XVIème, il y a bien longtemps que les heaumes et les cottes de maille ont fini de rouiller dans quelque grenier ou quelque appentis! Les guerres fratricides qui, pendant cent ans, ont opposé les Plantagenets à la Couronne ont définitivement ruiné les féodaux; avec Louis XI, gouvernant le royaume comme un bon bourgeois gouvernerait sa "maison", est née la raison d'Etat; les châteaux forts  sont apparus inconfortables et inutiles, quand on n'a pas abattu les murailles, on a percé de larges fenêtres et laissé le soleil pénétrer...
      A l'opposé, la Cour existe, certes,mais en 1525, le Rôle des pensions fait état de 578 pensionnaires, auxquels il faut ajouter 160 officiers pour l'Hôtel du roi; veut-on comparer avec la Cour de Louis XVI ? 4 000 personnes pour la maison civile, 10 000 pour la maison militaire et 2 000 pour chaque maison des princes : plus de 20 000 courtisans vivant des largesses royales ! (A.N.J-964)
        Au XVIème siècle, le noble n'est plus un chevalier enfermé dans son donjon, il n'est pas encore un courtisan exilé, loin de son domaine : c'est un homme... gentil, qui vit sur ses terres, au fond de sa province et que les Anglais appellent : " gentleman farmer ".


                                            

        Et ce gentilhomme vit dans sa " gentilhommière ", au lieu et place des châteaux   " forts " . Ces gentilhommières ne nous sont pas étrangères, elles ont été décrites avec précision dans les ouvrages d' "économie domestique", et plus particulièrement d'économie rurale qui se sont multipliés au XVIème et qui s'adressaient précisément à ces gentilshommes campagnards.
           Voici ce qu'en dit ESTIENNE, dans sa Maison rustique (1564):

         " Cette cour, contenant un arpent carré, sera fermée de murailles de 18 pouces d'épaisseur et de 10 pieds de hauteur (...) au milieu de la muraille de devant, qui aura son regard vers le soleil couchant, vous ferez votre porte avec son portail au-dessus, pour se mettre à couvert quand il pleut. Et sera la porte autant haute et si large qu'une charretée de gerbes ou de foin y puisse entrer à l'aise. (...)
          Le logis pour votre fermier sera bien bâti à côté du portail à main senestre (gauche) et prendra jour sur la rue vers l'asseran (ouest) (...)" suit une description détaillée de la ferme avec son four, la blutterie, la laiterie, la cave,les chambres (une pour le fermier, une seconde pour les enfants et les servantes) puis deux autres "chambres", l'une pour le chauffage, l'autre pour les instruments de labour, au-dessus les greniers "pour les fruits, légumes, graines, herbes et racines que l'on voudra garder"
           Puis vient la description des bâtiments situés "à main droite du portail" contenant les étables, "une assez grande chambre basse tenant le grand portail pour coucher le chartier et autres serviteurs et aussi pour retirer les colliers, sellettes, traits, manselles, et autres outils pour les chevaux". Suivent les étables aux boeufs, aux vaches, le chenil et au-dessus les greniers pour "le foin et fourrage des bestes".
           "A l'endroit opposite du portail de votre ferme, répondra directement l'entrée de votre logis, qui par un perron de huit degrés pour le plus conduira au premier étage... et (vous) dresserez à côté droit dudit perron votre cuisine et retraite pour deux ou trois serviteurs pour votre personne" Suit toute une description allant jusqu'au moindre détail : les privés (toilettes), les poulaillers, les fouleries, le "gélinier", le colombier, les bergeries, jardins, " l'un desquels jardins à côté droit sera pour les potages et l'autre pour les parterres et légumes avec le lieu pour les ruches des mouches à miel". Estienne donne une description précise des vergers, des puits, fontaines, sources, ("avec canaux et gouttières"), les pastis, etc....
             On est loin des courtines, donjon et chemins de ronde! Au demeurant,la gentilhommière reprend en partie la villa gallo-romaine, et cette gentilhommière elle-même se retrouvera dans les magnifiques bâtiments en U des fermes du second Empire, comme on peut encore les voir dans nos campagnes.

                                                                

           
Aussi étrange que cela peut nous paraître,"la pièce principale du logis" c'est... la cuisine! Voici ce qu'écrit Olivier de Serres dans son Théâtre d'Agriculture ( 1600) :
     " Votre cuisine sera posée au premier étage de la maison au plan et près de votre salle, de laquelle entrerez dans votre chambre; par ainsi ceux qui sont dans la cuisine, par l'approche de la salle et de la chambre où vous êtes souvent, s'en trouvent contrôlés et réprimés les paresses, crieries, blasphèmes, larcins des serviteurs et de servantes. Même la nuit quand les servantes, sous prétexte de fourbir leur vaisselle, faire leur buée et autres ordinaires ménageries, demeurent bien tard dans la cuisine, vous sentant près d'elles, elles n'auront lors moyen de ribler avec les serviteurs à l'aise et sans crainte, ainsi que cela est facile en la cuisine basse, le maître et la maîtresse étant retirés en la chambre en haut, loin d'elles et laissées comme en pleine liberté." Et Olivier de Serres d'ajouter que la cuisine haute est plus sure que la cuisine basse où peuvent s'introduire facilement les "larronneaux" ! Ajoutons, par bon sens, que la cuisine est la pièce à feu du logis, le "chauffoir",  et que le maître de céans y passera " sous le grand manteau de la cheminée" les longues journées d'hiver.
     Ainsi nous apparaît plus clairement le gentilhomme campagnard : plus qu'un seigneur, c'est un "maître" vivant au milieu de sa domesticité, dirigeant lui-même son fermier qui commande à son tour les domestiques, un " maître,veillant au grain". Plus tard, les nobles de "cour", les "courtisans", ne cesseront de le railler :
                               
                              Bien que la poussière et la crasse
                              Qui paraissent sur notre face
                              nous fassent juger paysans....
                              .................................
                              On voit, par ces habits champêtres
                              Que nous ont laissés nos ancêtres
                              .................................
                               Nos lances enrouillées......

chantent à la cour en 1612, des courtisans déguisés en "gentilshommes champêtres" !  (Henri IV n'est plus, aurait-il apprécié ?) 

                                            
         
  Ces précisions apportées, nous pouvons nous demander qui étaient ces gentilshommes campagnards de Poulaines, en commençant par le chef-lieu historique de la ci-devant paroisse : Chambon.
    Nous savons qu' une villa gallo-romaine avait été érigée à Chambon, sur un site gaulois. Une villa probablement importante: non seulement on y a trouvé des vestiges de thermes mais elle était également un relais sur la voie romaine. La voie romaine venant du nord traversait le Cher à Chabris, puis filait droit sur Chambon avant de s'incurver en direction d'Argentomagus (Argenton-sur-Creuse). Les désordres qui ont suivi la chute de l'Empire romain imposèrent la construction d'une maison forte, dont on peut voir encore les fossés. Nous ignorons tout des seigneurs qui se succédèrent au Moyen Age, le premier nom qui nous soit parvenu est celui de Louis de Magney, "seigneur de Chambon et de la Lyonnière d'Enfer". Or, à cette époque, Chambon appartenait aussi aux moines de Chezal-Benoît qui y possédaient un prieuré. Ce qu'il faut comprendre à travers ces titres de noblesse, c'est que les Magney possédaient deux métairies, l'une  à Chambon, l'autre à La Lyonnière. Il est même probable que la maison forte de Chambon était déjà en ruines et que les Magney habitaient la Lyonnière, dont il ne reste rien aujourd'hui. En effet, après le décès de Louis, survenu avant 1587, sa veuve, Renée de la Coubes, se remaria avec Claude de Douhault et dans le contrat de mariage, 31 mars 1591, qui unit Suzanne, la fille de Claude à Pierre Pépin, écuyer, "seigneur de Millançay" ( près de Romorantin, 41), il est stipulé que les époux habiteront "la maison de la seigneurie de la Lyonnière de Chambon", avec Renée de la Coubes qui en demeurait usufruitière, et que ledit Pépin versera à ladite belle-mère (!) une somme de ......50 écus ! Quand on sait que Marie, l'une des filles que Renée eut de Douhault après son remariage, épousera en 1631 un bourgeois de Poulaines, Salomon Pijault, on mesure combien les de Magney, les de Douhault et les Pépin étaient de bien petite noblesse, même si les nombreuses métairies que possédait le sieur Pépin en dehors de Poulaines, durent redorer le blason quelque peu terni de la seigneurie de Chambon.

                                                               

          La voie romaine qui passait par Chambon perdit peu à peu de son intérêt, une autre voie suivait le cours du Nahon reliant entre elles les "villages" qui peu à peu se développaient au bord de la rivière. L'axe nord-sud céda le pas à un axe ouest-est qui partant de Valençay bifurquait à Poulaines-même, une branche dans la direction de Graçay, une seconde dans la direction de Vatan. A proximité du carrefour de la voie romaine et de cette nouvelle voie, marqué par une croix milliaire qui a donné son nom au lieu-dit "la Croix-Mion", avait été érigée une maison forte, bien modeste au demeurant puisqu'elle portait le nom de "Plessis" (plessis désigne un lieu entouré de pieux et de branchages entrelacés). Cette maison forte avait pris peu à peu des défenses un peu plus redoutables, à voir une partie des fossés qui subsistent. Le domaine était tout ce qui restait d'une ancienne villa gallo-romaine, importante et brillante, dont on a retrouvé les substructures au "Pré de la Coudre". Nous savons même qu'elle dut appartenir à un moment de son histoire à un certain Cungius suffisamment puissant pour éterniser son nom dans le toponyme Cungy. Le domaine fut par la suite morcelé et la plus grande partie donnée aux Cisterciens qui y construisirent une abbaye, dite de Barzelle.


           Au XVIème siècle, le Plessis est la propriété des Doré. par testament du 18 juillet 1528, " noble homme Guillaume Doré, sieur du Plessis" donne à la fabrique de Poulaines 15 livres tournois de rente à prendre sur un quartier de pré. L'activité "agricole" de cette famille de gentilshommes campagnards soucieux d'agrandir leur domaine se manifeste à nouveau en 1540 quand Louis Doré consent que les religieux de Chezal-Benoît prenent "demi dixme en quatre septrées de terre et en trois de vigne". A la fin du siècle ( 6 mai 1599 ), nous trouvons évoqués dans "des portions d'héritages situées au Plessis" les noms de Jehan et de Silvyn Doré, mais à cette époque le domaine est tombé en quenouilles, c'est Sylvine du Plessis-Doré qui en hérite et par mariage le Plessis tombe dans les mains des de Chauveron (que nous suivrons dans notre étude de la noblesse au XVIIème siècle).

                     

                  La troisième maison-forte est celle qui se dresse au chef-lieu de la paroisse de Poulaines. Il ne s'agit plus d'une modeste gentilhommière, mais d'un château, constituant la "demeurance", qui, au XVème siècle était toujours aux mains des de Graçay, comme nous l'apprend un acte de 1433, dressant un inventaire précis du fief de Poulaines (cf.inventaire). Bien qu'il soit difficile de calculer, au Moyen Age, une surface agraire,  on peut estimer la superficie -outre les sols entourant le château et les dépendances- à une quarantaine d'hectares de terres labourables morcelées en une dizaine de parcelles, auxquels il faut additionner 5 hectares de prés et 2 hectares de bois situés dans la paroisse voisine de Buxeuil. S'ajoutait alors le petit fief du Lacas, d'une dizaine d'hectares environ. Ce qui est fort modeste quand on sait que la paroisse de Poulaines s'étendait et s'étend encore sur 4580 hectares. Le fief était désigné comme étant celui de la " Valvassière", c'est-à-dire  appartenant à un vassal de vassal; en héritaient le plus souvent les garçons puînés ou les filles. Ce sont pourtant les héritières qui vont lui redonner  une certaine importance.


          En 1433,on sait que le château est inoccupé, la métairie au-dessus de l'étang est en ruine et "d'aucune valeur", les fermages et autres droits n'ont pas été acquittés depuis 8 ans ! Perronnelle de Graçay, qui le reçoit en héritage, épouse un certain Du Bois, dont nous ignorons l'ascendance avec certitude, mais dont de multiples indices nous laissent penser qu'il appartenait à la bourgeoisie des finances qui gravitait autour du roi. A la fin du siècle, le blason est redoré quand une Du Bois, à nouveau héritière, épouse un Herpin dont la noblesse d'épée est incontestable. Doit-on le déplorer ou s'en réjouir ? l'héritier des Herpin meurt, laissant une jeune veuve qui va ... se remarier avec un parent des Du Boys : Antoine Bohier. Lequel Antoine, maire de Tours en 1545, receveur des finances à Bourges est, entre autres, fils et neveu des généraux des finances du Languedoïl, du Languedoc et de Normandie, et cousin d'un chancelier ! Pour donner une plus juste image de la famille Bohier, rappelons que c'est l'oncle d'Antoine, Thomas Bohier, qui a fait construire le château de Chenonceau !


          A la fin du XVIème siècle, le blason de Poulaines est redoré et la cassette est pleine. Le fief va connaître alors un essor évident. Ajoutons toutefois que les héritiers ne seront pas gagnés par le vertige de la vie de cour et qu'ils continueront à mener une vie de gentilshommes campagnards.  (Pour plus de détails : consulter les
seigneurs de Poulaines)

                                                                  

                En dehors du fief de Poulaines (la Valvassière),de Chambon,et du Plessis, il existait d'autres petits fiefs, dont certains ont disparu sans laisser la moindre trace, comme le Verjon qui ne figure même pas dans les microtoponymes ou encore le Verdier, que nous retrouverons au XVIIème siècle avec le chevalier Louis d'Auvergne. Nous avons évoqué le Lacas, " un hostel entouré de fossés", qui au XVème était dans l'héritage de Perrennelle de Graçay. Mention doit être faite du fief de La Roche qui comprenait un moulin et deux métairies: la Petite et la Grande Roche. L'existence d'un colombier est peut-être le dernier vestige de la maison de maître. Il semblerait que ce fief était ce qui restait du domaine d'Aubin, que nous avons évoqué à l'époque gallo-romaine. Au XVIème siècle,ce fief relevait de la seigneurie de Ste.Cécile et appartenait à Catherine du Coudray. Son testament nous apprend qu'elle avait été mariée en premières noces avec un nommé Lebègue, dont elle avait eu une fille Jeanne, qui avait épousé Pierre Souchet. Lebègue, Souchet, des patronymes qui fleurent plus la bourgeoisie que la noblesse ; la petite fille de Catherine du Coudray recevra un héritage bien modeste: "un lit garni...six écuelles, six assiettes, deux plats, une pinte et une chopine, le tout d'estain", elle épousera Gilles Baillet, notaire et fermier de le Roche. Certes, en secondes noces, Catherine avait épousé René de Barathon, un écuyer dont le neveu se montra plus campagnard que gentilhomme: il fut surpris à voler "nuitemment" des gerbes de blé dans la grange de son voisin Pierre Selliste ! 
           L'ensemble de ces fiefs ne représentait pas une bien grande superficie. Poulaines appartenait à des Religieux, pour une part, la plus modeste, à l'abbaye de Barzelle, pour l'autre, de beaucoup la plus importante, aux moines de Chezal-Benoît, comme nous le verrons dans l'étude consacrée au clergé.         
                                                                             novembre 2003
                                       

 

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