S A I N T - N I C O L A S   12 juillet 1944

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            " Ah ! te voilà ! Où étais-tu ." Elle est soulagée, elle me croyait part avec les hommes au Fer de l'Âne....
            On ne tirait plus.
             Vite, nous prîmes valises et paquets - chacun savait ce qu'il devait porter et .. direction les bois. Le pépé Parachaud ne voulut pas nous accompagner : il était déjà au lit et il lui fallait s'habiller, il s'était fait opérer de la cataracte et ne voyait pas très clair. Et puis il ne voulait pas aller très loin .. qu'on ne s'inquiète pas .. il se débrouillerait .. il savait où on était.
            Et les familles Parachaud, Gibaud (sans les hommes partis depuis le matin à la Tuilerie et pas encore de retour, car avec des attelages on n'avance pas vite), Valade (sans le père au Fer de l'Âne), Dufour (ils étaient à table), Brun, la mère Jacquement, se retrouvèrent au fond du taillis derrière chez Beyrand, assez loin du bourg, à l'abri des regards. Et chacun de se poser la question: que s'était-il passé ? Nous l'apprîmes un peu plus tard : Valade nous ayant rejoints dans le bois nous expliqua (il faisait partie de ceux qui avaient dégagé la route).

              En arrivant près des arbres abattus, les maquis avaient mis en batterie (position de tir) un fusil-mitrailleur, face à la direction de Bussière. Haches et passe-partout (*) entrèrent en action. Dès qu'un passage le permit les occupants du side-car partirent pour faire une reconnaissance jusqu'à Bussière. Pendant ce temps, on jetait dans le fossé les branches coupées, on poussait des troncs sectionnés. Le camion, garé quelques mètres en arrière allait pouvoir continuer sa route. Le side-car revint : " R.A.S.". Quelques paroles furent échangées. Le "convoi" s'apprêtait à repartir, lorsque déboucha, dans le virage au-dessus, à une cinquantaine de mètres à peine, un camion militaire : "les Boches" !  Le tireur, derrière son fusil-mitrailleur, avait tout de suite réalisé, il ouvrit le feu en direction du camion qui s'immobilisa aussitôt. La riposte fut immédiate ... Les civils  ne pouvaient rien faire, les maquisards pas grand chose : chacun de son côté fila dans le bois, abandonnant le camion et le parachutage qu'il contenait, ainsi que le side-car. (**)
           
(*) le passe-partout est une longue scie que l'on manoeuvre à deux, à l'aide de deux poignées fixées à chaque extrémité. C'était un outil utilisé pour abattre et débiter les arbres avant la tronçonneuse à moteur.
                  (**) On s'est bien demandé pourquoi les occupants du side-car n'avaient rien remarqué lors de leur reconnaissance, car les Allemands étaient presque sur leurs talons. On parla de traîtrise d'abord,  de mission mal assurée (jusqu'où étaient-ils allés ?) Mais questions sans réponses. Peut-être s'ils n'avaient pas eu de casque sur les oreilles, et s'ils avaient arrêté leur moteur, auraient-ils entendu les ronflements des camions ?

                     Le camion allemand était suivi de nombreux autres (c'était eux qui produisaient cette espèce de "ronronnement" que nous avions entendu avec Fernande). Ce premier véhicule arborait un drapeau tricolore, preuve que la Milice était présente.
    
           Dès les premières rafales
des maquisards (on apprit très longtemps après qu'il y avait eu 4 ou 5 tués côté allemand), l'adversaire avait riposté non seulement par un tir d'armes individuelles et collectives, mais aussi avec des mortiers : des obus tombèrent autour du Fer de l'Âne et aussi sur le hameau de Courbefy proche, où avaient pu se réfugier les "terroristes" pensèrent sans doute les Boches qui ne se hasardèrent pas à les poursuivre dans les bois. Mais, sur le champ, ils fusillèrent trois hommes qu'ils avaient arrêtés quelques heures auparavant aux Cars, bourgade située à une douzaine de kilomètres, lors de leur passage dans cette localité : les cadavres des malheureuses victimes furent découverts le lendemain par une vieille femme à l'endroit où depuis a été érigée une stèle commémorative
          Une chose ennuyait Valade : il avait laissé sa bicyclette au Fer de l'Âne, derrière une souche et elle était munie d'une plaque d'identité, à son nom.

                     La nuit ,  le taillis ...

             La nuit était proche. Le calme était revenu. Dans le crépuscule, les Allemands et leurs complices miliciens allaient occuper St.Nicolas que les habitants, en grande partie, avaient déserté. Cette nuit-là, pourtant, n'eut rien de dramatique pour nous. Nous étions nombreux dans ce fond de taillis, près de Mazérollas; les branches étaient hautes, bien feuillues, le sol était plutôt sec. Les prévoyants avaient  des vêtements confortables, des provisions. Le père Brun, qui avait cuit du pain le jour même, du beau et bon pain blanc, en avait porté une grosse tourte dans un sac de jute (les autres tourtes étaient restées dans le fournil : quelle aubaine ça dut être pour les envahisseurs !). Chez Dufour, on était au clafoutis lorsque la fusillade avait éclaté : Raymond, qui avait mon âge, en avait glissé un morceau dans sa poche au moment de la fuite et c'était devenu de la marmelade lorsqu'il y pensa; l'incident nous amusa. Gino, d'origine italienne, et sa toute jeune femme d'une quinzaine d'années, avaient fui précipitamment, vêtus légèrement, sans vivres; elle grelottait la pauvre, dans sa robe légère et son mari la serrait contre lui. Elle avait l'air si menue, blottie contre le torse velu, entre les bras musclés de son mari qui, bien qu'en maillot de corps, n'avait pas l'air d'avoir froid. Ils restèrent toute la nuit avec nous, sans dire un mot.

    Les autres, par contre, étaient bavards, bruyants même. A notre arrivée dans le bois nous chuchotions, nous prêtions l'oreille : nous avions entendu des bruits de moteur, puis plus tard des cris d'animaux - volailles, porcs, bovins - ce qui nous avait amenés à penser que l'ennemi se ravitaillait à peu de frais (nous pensions juste). Au bout d'un moment l'angoisse avait diminué : est-ce parce que nous étions nombreux ? que nous nous connaissions bien ? Gino et sa femme exceptés - toujours est-il que ça papotait, ça plaisantait, surtout notre groupe de jeunes. N'étions-nous pas un peu trop imprudents ? Quelqu'un avait allumé une bougie dont la flamme vacilla jusqu'à ce qu'un ronflement d'avion se fasse entendre.

               " - Tuez cette bougie ! dit la mère Jacquement, vous allez nous faire repérer.
                   - Comment voulez-vous qu'on voie une si petite lumière de si haut et à travers les feuilles ! remarqua une voix. "

Néanmoins la bougie fut soufflée. Le temps s'écoulait. Personne ne dormait, mais les conversations avaient cessé. Que se passait-il dans le village ?
     Notre voisin Gibaud, qui nous avait rejoints à la tombée de la nuit, après avoir dételé ses vaches, n'avait rien remarqué d'anormal; il n'avait pas vu d'Allemands. Il s'étonnait un peu que Dédé, leur fils aîné, vingt ans, qui avait charroyé toute la journée avec lui, ne soit pas là. " Bah ! il a retrouvé la Marcellou ! (c'était sa bonne amie). Ils sont à Pecquet, chez les cousins. " Ma mère essayait de rassurer les voisins. D'ailleurs nous pensions tous qu'il en était ainsi. Dédé avait préféré être près de la fille Joyeux plutôt qu'avec sa famille...  Le jour n'allait pas tarder à se lever. Valade avait décidé de se rendre au Fer de l'Âne pour essayer de récupérer sa bicyclette : il ferait un long détour à travers bois afin d'éviter toute rencontre fâcheuse. Il disparut dans l'obscurité. Il était encore très tôt mais le soleil brillait déjà lorsqu'il revint et nous annonça: " Les Allemands sont partis ! J'étais au Fer de l'Âne quand j'ai vu passer neuf camions qui se dirigeaient vers Bussière... J'ai retrouvé mon vélo, là où je l'avais laissé et je viens de traverser le bourg; je n'ai rencontré personne..."  Valade était un homme digne de foi, on pouvait croire ce qu'il disait. Ses paroles ranimèrent le groupe, on s'agita, on commenta et on reprit les paquets : je portais une valise contenant des vêtements, tout comme le sac dont André était chargé. La maman avait la valise contenant tout l'argent que nous possédions en billets de 100 francs, mais surtout de 10 francs et de 5 francs, ce qui représentait un volume important pour une somme qui l'était moins.

suite 3