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" Ah ! te
voilà ! Où étais-tu ." Elle est soulagée, elle me croyait part avec les
hommes au Fer de l'Âne....
On ne tirait
plus.
Vite,
nous prîmes valises et paquets - chacun savait ce qu'il devait porter et
.. direction les bois. Le pépé Parachaud ne voulut pas nous accompagner :
il était déjà au lit et il lui fallait s'habiller, il s'était fait opérer
de la cataracte et ne voyait pas très clair. Et puis il ne voulait pas
aller très loin .. qu'on ne s'inquiète pas .. il se débrouillerait .. il
savait où on était.
Et les
familles Parachaud, Gibaud (sans les hommes partis depuis le matin à la
Tuilerie et pas encore de retour, car avec des attelages on n'avance pas
vite), Valade (sans le père au Fer de l'Âne), Dufour (ils étaient à
table), Brun, la mère Jacquement, se retrouvèrent au fond du taillis
derrière chez Beyrand, assez loin du bourg, à l'abri des regards. Et
chacun de se poser la question: que s'était-il passé ? Nous l'apprîmes un
peu plus tard : Valade nous ayant rejoints dans le bois nous expliqua (il
faisait partie de ceux qui avaient dégagé la route).
En arrivant près des arbres abattus, les maquis avaient mis en batterie
(position de tir) un fusil-mitrailleur, face à la direction de Bussière.
Haches et passe-partout (*) entrèrent en action. Dès qu'un passage le
permit les occupants du side-car partirent pour faire une reconnaissance
jusqu'à Bussière. Pendant ce temps, on jetait dans le fossé les branches
coupées, on poussait des troncs sectionnés. Le camion, garé quelques
mètres en arrière allait pouvoir continuer sa route. Le side-car revint :
" R.A.S.". Quelques paroles furent échangées. Le "convoi" s'apprêtait à
repartir, lorsque déboucha, dans le virage au-dessus, à une cinquantaine
de mètres à peine, un camion militaire : "les Boches" ! Le tireur,
derrière son fusil-mitrailleur, avait tout de suite réalisé, il ouvrit le
feu en direction du camion qui s'immobilisa aussitôt. La riposte fut
immédiate ... Les civils ne pouvaient rien faire, les maquisards pas
grand chose : chacun de son côté fila dans le bois, abandonnant le camion
et le parachutage qu'il contenait, ainsi que le side-car. (**)
(*) le passe-partout est une
longue scie que l'on manoeuvre à deux, à l'aide de deux poignées fixées à
chaque extrémité. C'était un outil utilisé pour abattre et débiter les
arbres avant la tronçonneuse à moteur.
(**) On s'est bien demandé pourquoi les occupants du side-car n'avaient
rien remarqué lors de leur reconnaissance, car les Allemands étaient
presque sur leurs talons. On parla de traîtrise d'abord, de mission
mal assurée (jusqu'où étaient-ils allés ?) Mais questions sans réponses.
Peut-être s'ils n'avaient pas eu de casque sur les oreilles, et s'ils
avaient arrêté leur moteur, auraient-ils entendu les ronflements des
camions ?
Le camion allemand était suivi de
nombreux autres (c'était eux qui produisaient cette espèce de
"ronronnement" que nous avions entendu avec Fernande). Ce premier véhicule
arborait un drapeau tricolore, preuve que la Milice était présente.
Dès les premières rafales des
maquisards (on apprit très longtemps après qu'il y avait eu 4 ou 5 tués
côté allemand), l'adversaire avait riposté non seulement par un tir
d'armes individuelles et collectives, mais aussi avec des mortiers : des
obus tombèrent autour du Fer de l'Âne et aussi sur le hameau de Courbefy
proche, où avaient pu se réfugier les "terroristes" pensèrent sans doute
les Boches qui ne se hasardèrent pas à les poursuivre dans les bois. Mais,
sur le champ, ils fusillèrent trois hommes qu'ils avaient arrêtés quelques
heures auparavant aux Cars, bourgade située à une douzaine de kilomètres,
lors de leur passage dans cette localité : les cadavres des malheureuses
victimes furent découverts le lendemain par une vieille femme à l'endroit
où depuis a été érigée une stèle commémorative
Une chose ennuyait Valade : il avait laissé sa bicyclette au Fer de l'Âne,
derrière une souche et elle était munie d'une plaque d'identité, à son
nom.
La nuit , le taillis ...
La nuit était proche. Le calme était revenu.
Dans le crépuscule, les Allemands et leurs complices miliciens allaient
occuper St.Nicolas que les habitants, en
grande partie, avaient déserté. Cette nuit-là, pourtant, n'eut rien de
dramatique pour nous. Nous étions nombreux dans ce fond de taillis, près
de Mazérollas; les branches étaient hautes, bien feuillues, le sol était
plutôt sec. Les prévoyants avaient des vêtements confortables, des
provisions. Le père Brun, qui avait cuit du pain le jour même, du beau et
bon pain blanc, en avait porté une grosse tourte dans un sac de jute (les
autres tourtes étaient restées dans le fournil : quelle aubaine ça dut
être pour les envahisseurs !). Chez Dufour, on était au clafoutis lorsque
la fusillade avait éclaté : Raymond, qui avait mon âge, en avait glissé un
morceau dans sa poche au moment de la fuite et c'était devenu de la
marmelade lorsqu'il y pensa; l'incident nous amusa. Gino, d'origine
italienne, et sa toute jeune femme d'une quinzaine d'années, avaient fui
précipitamment, vêtus légèrement, sans vivres; elle grelottait la pauvre,
dans sa robe légère et son mari la serrait contre lui. Elle avait l'air si
menue, blottie contre le torse velu, entre les bras musclés de son mari
qui, bien qu'en maillot de corps, n'avait pas l'air d'avoir froid. Ils
restèrent toute la nuit avec nous, sans dire un mot.
Les autres, par contre,
étaient bavards, bruyants même. A notre arrivée dans le bois nous
chuchotions, nous prêtions l'oreille : nous avions entendu des bruits de
moteur, puis plus tard des cris d'animaux - volailles, porcs, bovins - ce
qui nous avait amenés à penser que l'ennemi se ravitaillait à peu de frais
(nous pensions juste). Au bout d'un moment l'angoisse avait diminué :
est-ce parce que nous étions nombreux ? que nous nous connaissions bien ?
Gino et sa femme exceptés - toujours est-il que ça papotait, ça
plaisantait, surtout notre groupe de jeunes. N'étions-nous pas un peu trop
imprudents ? Quelqu'un avait allumé une bougie dont la flamme vacilla
jusqu'à ce qu'un ronflement d'avion se fasse entendre.
" - Tuez cette bougie ! dit la mère Jacquement, vous allez nous faire
repérer.
- Comment voulez-vous qu'on voie une si petite lumière de si haut et à
travers les feuilles ! remarqua une voix. "
Néanmoins la bougie fut soufflée. Le temps
s'écoulait. Personne ne dormait, mais les conversations avaient cessé. Que
se passait-il dans le village ?
Notre voisin Gibaud, qui nous avait rejoints à la
tombée de la nuit, après avoir dételé ses vaches, n'avait rien remarqué
d'anormal; il n'avait pas vu d'Allemands. Il s'étonnait un peu que Dédé,
leur fils aîné, vingt ans, qui avait charroyé toute la journée avec lui,
ne soit pas là. " Bah ! il a retrouvé la Marcellou ! (c'était sa bonne
amie). Ils sont à Pecquet, chez les cousins. " Ma mère essayait de
rassurer les voisins. D'ailleurs nous pensions tous qu'il en était ainsi.
Dédé avait préféré être près de la fille Joyeux plutôt qu'avec sa
famille... Le jour n'allait pas tarder à se lever. Valade avait
décidé de se rendre au Fer de l'Âne pour essayer de récupérer sa
bicyclette : il ferait un long détour à travers bois afin d'éviter toute
rencontre fâcheuse. Il disparut dans l'obscurité. Il était encore très tôt
mais le soleil brillait déjà lorsqu'il revint et nous annonça: " Les
Allemands sont partis ! J'étais au Fer de l'Âne quand j'ai vu passer neuf
camions qui se dirigeaient vers Bussière... J'ai retrouvé mon vélo, là où
je l'avais laissé et je viens de traverser le bourg; je n'ai rencontré
personne..." Valade était un homme digne de foi, on pouvait croire
ce qu'il disait. Ses paroles ranimèrent le groupe, on s'agita, on commenta
et on reprit les paquets : je portais une valise contenant des vêtements,
tout comme le sac dont André était chargé. La maman avait la valise
contenant tout l'argent que nous possédions en billets de 100 francs, mais
surtout de 10 francs et de 5 francs, ce qui représentait un volume
important pour une somme qui l'était moins. |