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des
vacances anticipées ...
Lorsque le débarquement eut lieu, le 6 juin 1944, nous étions, mon frère
André et moi, au collège de St.Léonard. Le collège - où nous étions
en pension - n'était pas éloigné de St.Nicolas où nous habitions, mais les
communications étaient difficiles entre la maison et la pension ; ( on
prenait le train à St.Léonard, vers 7 heures, arrivée à Limoges vers 8
heures; nous reprenions l'omnibus en direction de Périgueux à 13 h.20;
déposés à Bussière-Galant une heure plus tard, nous regagnions St.Nicolas
à pied et nous étions à la maison vers 15 h.30 ;) et tout ce temps, plus
de 8 heures pour moins de 70 km ! En cette période troublée la maman
nous voulut près d'elle; on ne savait pas ce qui pouvait se passer; tant
pis si les études en pâtissaient un peu. Elle demanda notre retour au
directeur et nous quittâmes le collège le 10 juin (jour du massacre
d'Oradour-sur-Glane). Il faut bien dire que nous avions préparé les
valises que nous emportions et la malle - qu'on ferait prendre plus tard -
avec une certaine joie et sous les regards envieux des copains : pour
nous, c'était déjà les vacances ! Les autres élèves quittèrent le collège
une dizaine de jours plus tard, les cours étaient perturbés, plusieurs
professeurs absents pour cause de Résistance.
La tragédie d'Oradour ne fut connue que quelques jours après le 10 juin.
Ce fut l'horreur et la peur : de tels faits pouvaient se reproduire. Dans
chaque famille on prépara valises et paquets dans lesquels on mettait ce
que l'on avait de plus précieux et des vêtements : si les Boches et les
Miliciens se manifestaient on filait dans les bois, ils ne nous
trouveraient pas. Et nous, on savait où l'on irait : derrière chez Beyrand,
dans le fond du taillis, à sept ou huit cents mètres du bourg.
Les Alliés ayant réussi le débarquement, on avait pensé, naïvement, que
les Allemands allaient quitter rapidement la France. Mais ils étaient
encore là, et ils le montraient. La Résistance maintenant était mieux
organisée : coups de main et sabotages se multipliaient. L'occupant avait
peur à son tour, il fallait qu'il montre qu'il était encore puissant et
des civils le payaient durement, d'où sans doute le massacre d'Oradour,
(nous ignorions encore ce qui s'était déroulé à Tulle). Début juillet, une
atmosphère d'excitation régnait à St.Nicolas: on avait vu des maquisards
(des voitures s'étaient arrêtées en haut du bourg); on disait que ça
chauffait pour les collabos; on savait les Allemands aux abois, on
craignait aussi leur réaction.
Les maquisards ...
Et nous voici au mardi 11 juillet 1944.
Effervescence dans
le village ce matin-là: vers 9 heures des maquisards s'étaient arrêtés
sous le gros marronnier, en haut du bourg, un side-car avec deux hommes
jeunes, casqués de cuir et trois autres dans un petit camion - venant de
Cussac, ils se rendaient à La Roche d'Abeille pour récupérer un
parachutage d'armes effectué dans la nuit. Nous étions là, plusieurs,
impressionnés, admiratifs devant ces jeunes gens armés, qui bavardaient,
plaisantant même comme des civils que rien ne préoccupe. Ils repartirent
au bout de quelques minutes. Pourquoi s'étaient-ils arrêtés ? Pour se
montrer ? demander l'itinéraire ?
Un moment
après, une rumeur circula (qui avait téléphoné ? à qui ? : un convoi
allemand était sorti de Limoges et avait pris la direction de Châlus. les
hommes de St.Nicolas se concertèrent. Que pouvait-on faire ? Qui prit
l'initiative à ce moment là ? Il fut décidé de fermer la route en abattant
les arbres... Où ? Au Fer de l'Âne, sur la route de Bussière, à quinze
cents mètres du bourg. Le lieu proposé convenait : le virage très
prononcé; à droite, tout au bord de la route, de grands sapins, de chaque
côté des taillis interdisant tout passage de véhicules. C'était une
mission possible pour les "sans armes" : retarder, gêner les Boches dans
leurs déplacements. Voici donc les Valade, Dumont, Ribleur et autres
volontaires qui s'équipent de haches, de scies et prennent la direction du
Fer de l'Âne. Comme j'aurais aimé les accompagner ! Mais la maman nous
avait bien recommandé, en ces temps agités, de ne pas nous éloigner de la
maison. Alors, en fils obéissant, je restais dans le hameau. Il faisait
très beau. Les cerises étaient mûres. Le père Brun chauffait son four : il
allait cuire son pain. Il y avait du mouvement à St.Nicolas, des sujets
de conversations.....
Les bûcherons
revinrent vers midi : la route était barrée par quatre ou cinq gros
sapins. L'après-midi, nous guettâmes le retour des "maquis"; nous étions
nombreux sous le gros marronnier, devant chez Ribleur, en haut de la
ligne droite qui précède l'arrivée dans le bourg. Vers dix-sept heures,
nous aperçûmes, là-bas, vers l'école, le petit camion .
Jeannot se
mit à gesticuler : " Arrêtez !... arrêtez !..."
Les véhicules s'immobilisèrent, un
attroupement se forma autour:
" - Vous ne pouvez passer, la route est
fermée... les Allemands sont du côté de Châlus...
- Il faut absolument
qu'on rentre, maintenant ...
- C'est trop dangereux,
faites un détour par Saint-Priest ...
- Non, ... c'est trop
long; il faut dégager la route ..."
Rien à faire; les maquisards veulent rejoindre
leur camp le plus tôt possible et par le plus court chemin; ils ont des
armes dans des containers dissimulés sous une bâche. A contrecoeur,
semble-t-il, les "bûcherons du matin reprirent leurs outils et le chemin
du Fer de l'Âne, les uns, à pied, les autres avec leur bicyclette qu'ils
tenaient à la main - car la route est montante, mais il faut penser au
retour . J'avais envie de les suivre, plus encore que le matin, mais la
consigne, c'est la consigne. Je les regardais s'éloigner, le side-car
devant, puis le camion dans lequel avaient grimpé quelques ouvriers, les
autres, dont des curieux, suivant à vélo ou à pied. Nous retournâmes à la
maison où le repas du soir fut vite expédié.
 L'embuscade
... Puis, la
copine Fernande, une fille de Valade parti au Fer de l'Âne, me
demanda de l'accompagner : son père lui avait ordonné d'aller chercher les
vaches dans un pré situé à l'ouest du bourg, à environ un kilomètre et de
les ramener avant la nuit. Il était guère plus de dix-neuf heures et le
soleil était encore haut. Je n'avais pas très envie d'aller chercher les
vaches, mais Fernande avait peur à cause de ces mouvements inhabituels qui
troublaient la quiétude ordinaire du village. En route pour le pré !
Chemin faisant, un ronflement lointain, monocorde, qui s'amplifiait, nous
intrigua. Qu'est-ce que c'était ? Et soudain, alors que nous atteignions
la maison la plus éloignée du bourg, en haut de la côte de Galimoujoux,
une fusillade éclate, nourrie, là-bas à droite, vers le Fer de l'Âne... On
se battait à sept ou huit cent mètres de nous.
Et la maman ? Elle
devait se demander où j'étais.. Demi-tour, vite. La fusillade continuait.
" Attends-moi, Vivi,
attends-moi !.." Fernande sanglotait. Les jambes molles, elle n'avançait
pas vite. Des explosions retentirent. Des obus ?
"
Donne-moi la main ... ne me laisse pas. !" Je n'étais pas inquiet pour
moi, mais je pensais à l'angoisse de ma mère. Je tirais Fernande... ( elle
entendait, dit-elle longtemps après, les balles qui "miaulaient" au-dessus
de nos têtes, je ne m'en souviens pas ). Par contre, les rafales d'armes
automatiques, les explosions dans ces bois pouvaient s'entendre de très
loin.
Nous voilà presque
chez Thèvenin, à deux cents mètres de la maison. Je lâche la main de la
copine et galope ... des coups de feu, plus sporadiques ... la maman est
là-bas, au milieu de la route, regardant vers le haut du bourg, anxieuse. |