S A I N T - N I C O L A S
 11 et 12 juillet 1944

de notre correspondant, Yves Parachaud

Eté 44 - Yves Parachaud a 15 ans; il est collégien à Saint-Léonard en Limousin,
où il prépare le concours d'entrée à l'Ecole Normale.
Déjà plusieurs années que la guerre a pénétré les campagnes; et , cette année- là,
 l'horreur et la peur qui l'accompagne vont atteindre leur paroxysme.
 Aujourd'hui, Yves raconte, - pour que " plus jamais ça " -,
il raconte, en termes simples, sans littérature,
un récit d'une authenticité poignante où l'humour pointe le trait de la dérision.
Il raconte la vie au village, la déclaration de guerre, la mobilisation, le départ du père pour le front, la débâcle, les réfugiés exténués, le "Travail, Famille, Patrie" du maréchal,
la formation des maquis, jusqu'au jour où .........

 

                                            des vacances anticipées ...   
             
        Lorsque le débarquement eut lieu, le 6 juin 1944, nous étions, mon frère André  et moi, au collège de St.Léonard. Le collège - où nous étions en pension - n'était pas éloigné de St.Nicolas où nous habitions, mais les communications étaient difficiles entre la maison et la pension ; ( on prenait le train à St.Léonard, vers 7 heures, arrivée à Limoges vers 8 heures; nous reprenions l'omnibus en direction de Périgueux à 13 h.20; déposés à Bussière-Galant une heure plus tard, nous regagnions St.Nicolas à pied et nous étions à la maison vers 15 h.30 ;) et tout ce temps, plus de 8 heures pour moins de 70 km  ! En cette période troublée la maman nous voulut près d'elle; on ne savait pas ce qui pouvait se passer; tant pis si les études en pâtissaient un peu. Elle demanda notre retour au directeur et nous quittâmes le collège le 10 juin (jour du massacre d'Oradour-sur-Glane). Il faut bien dire que nous avions préparé les valises que nous emportions et la malle - qu'on ferait prendre plus tard - avec une certaine joie et sous les regards envieux des copains : pour nous, c'était déjà les vacances ! Les autres élèves quittèrent le collège une dizaine de jours plus tard, les cours étaient perturbés, plusieurs professeurs absents pour cause de Résistance.

              La tragédie d'Oradour ne fut connue que quelques jours après le 10 juin. Ce fut l'horreur et la peur : de tels faits pouvaient se reproduire. Dans chaque famille on prépara valises et paquets dans lesquels on mettait ce que l'on avait de plus précieux et des vêtements : si les Boches et les Miliciens se manifestaient on filait dans les bois, ils ne nous trouveraient pas. Et nous, on savait où l'on irait : derrière chez Beyrand, dans le fond du taillis, à sept ou huit cents mètres du bourg.

           Les Alliés ayant réussi le débarquement, on avait pensé, naïvement, que les Allemands allaient quitter rapidement la France. Mais ils étaient encore là, et ils le montraient. La Résistance maintenant était mieux organisée : coups de main et sabotages se multipliaient. L'occupant avait peur à son tour, il fallait qu'il montre qu'il était encore puissant et des civils le payaient durement, d'où sans doute le massacre d'Oradour, (nous ignorions encore ce qui s'était déroulé à Tulle). Début juillet, une atmosphère d'excitation régnait à St.Nicolas: on avait vu des maquisards (des voitures s'étaient arrêtées en haut du bourg); on disait que ça chauffait pour les collabos; on savait les Allemands aux abois, on craignait aussi leur réaction.

                                                           
 
         
                    Les maquisards ...

            Et nous voici au mardi 11 juillet 1944.
           Effervescence dans le village ce matin-là: vers 9 heures des maquisards s'étaient arrêtés sous le gros marronnier, en haut du bourg, un side-car avec deux hommes jeunes, casqués de cuir et trois autres dans un petit camion - venant de Cussac, ils se rendaient à La Roche d'Abeille pour récupérer un parachutage d'armes effectué dans la nuit. Nous étions là, plusieurs, impressionnés, admiratifs devant ces jeunes gens armés, qui bavardaient, plaisantant même comme des civils que rien ne préoccupe. Ils repartirent au bout de quelques minutes. Pourquoi s'étaient-ils arrêtés ? Pour se montrer ? demander l'itinéraire ?
            Un moment après, une rumeur circula (qui avait téléphoné ? à qui ? : un convoi allemand était sorti de Limoges et avait pris la direction de Châlus. les hommes de St.Nicolas se concertèrent. Que pouvait-on faire ? Qui prit l'initiative à ce moment là ? Il fut décidé de fermer la route en abattant les arbres... Où ? Au Fer de l'Âne, sur la route de Bussière, à quinze cents mètres du bourg. Le lieu proposé convenait : le virage très prononcé; à droite, tout au bord de la route, de grands sapins, de chaque côté des taillis interdisant tout passage de véhicules. C'était une mission possible pour les "sans armes" : retarder, gêner les Boches dans leurs déplacements. Voici donc les Valade, Dumont, Ribleur et autres volontaires qui s'équipent de haches, de scies et prennent la direction du Fer de l'Âne. Comme j'aurais aimé les accompagner ! Mais la maman nous avait bien recommandé, en ces temps agités, de ne pas nous éloigner de la maison. Alors, en fils obéissant, je restais dans le hameau. Il faisait très beau. Les cerises étaient mûres. Le père Brun chauffait son four : il allait cuire son pain. Il y avait du mouvement à St.Nicolas, des sujets de conversations.....
            Les bûcherons revinrent vers midi : la route était barrée par quatre ou cinq gros sapins. L'après-midi, nous guettâmes le retour des "maquis"; nous étions nombreux sous le gros marronnier, devant chez Ribleur, en haut de la  ligne droite qui précède l'arrivée dans le bourg. Vers dix-sept heures, nous aperçûmes, là-bas, vers l'école,  le petit camion .
            Jeannot se mit à gesticuler : " Arrêtez !... arrêtez !..."
    Les véhicules s'immobilisèrent, un attroupement se forma autour:
      " - Vous ne pouvez passer, la route est fermée... les Allemands sont du côté de Châlus...
          - Il faut absolument qu'on rentre, maintenant ...
          - C'est trop dangereux, faites un détour par Saint-Priest ...
          - Non, ... c'est trop long; il faut dégager la route ..."
      Rien à faire; les maquisards veulent rejoindre leur camp le plus tôt possible et par le plus court chemin; ils ont des armes dans des containers dissimulés sous une bâche. A contrecoeur, semble-t-il, les "bûcherons du matin reprirent leurs outils et le chemin du Fer de l'Âne, les uns, à pied, les autres avec leur bicyclette qu'ils tenaient à la main - car la route est montante, mais il faut penser au retour . J'avais envie de les suivre, plus encore que le matin, mais la consigne, c'est la consigne. Je les regardais s'éloigner, le side-car devant, puis le camion dans lequel avaient grimpé quelques ouvriers, les autres, dont des curieux, suivant à vélo ou à pied. Nous retournâmes à la maison où le repas du soir fut vite expédié.
                                                                       

                   

 L'embuscade ...

 Puis, la copine Fernande, une fille de Valade parti au Fer de l'Âne, me demanda de l'accompagner : son père lui avait ordonné d'aller chercher les vaches dans un pré situé à l'ouest du bourg, à environ un kilomètre et de les ramener avant la nuit. Il était guère plus de dix-neuf heures et le soleil était encore haut. Je n'avais pas très envie d'aller chercher les vaches, mais Fernande avait peur à cause de ces mouvements inhabituels qui troublaient la quiétude ordinaire du village. En route pour le pré ! Chemin faisant, un ronflement lointain, monocorde, qui s'amplifiait, nous intrigua. Qu'est-ce que c'était ? Et soudain, alors que nous atteignions la maison la plus éloignée du bourg, en haut de la côte de Galimoujoux, une fusillade éclate, nourrie, là-bas à droite, vers le Fer de l'Âne... On se battait à sept ou huit cent mètres de nous.
           Et la maman ? Elle devait se demander où j'étais.. Demi-tour, vite. La fusillade continuait.
           " Attends-moi, Vivi, attends-moi !.." Fernande sanglotait. Les jambes molles, elle n'avançait pas vite. Des explosions retentirent. Des obus ?
             " Donne-moi la main ... ne me laisse pas. !" Je n'étais pas inquiet pour moi, mais je pensais à l'angoisse de ma mère. Je tirais Fernande... ( elle entendait, dit-elle longtemps après, les balles qui "miaulaient" au-dessus de nos têtes, je ne m'en souviens pas ). Par contre, les rafales d'armes automatiques, les explosions dans ces bois pouvaient s'entendre de très loin.
           Nous voilà presque chez Thèvenin, à deux cents mètres de la maison. Je lâche la main de la copine et galope ... des coups de feu, plus sporadiques ... la maman est là-bas, au milieu de la route, regardant vers le haut du bourg, anxieuse.

suite 2