T O U R S
1939 - la drôle de guerre - 1940- la
ville détruite

III
L' E C O R C H E V E A U
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... il faut partir Il m'a fallu
bien des années pour revivre ces évènements et tenter de comprendre les
motivations qui ont alors guidé mes parents dans leurs décisions, - prises,
il faut le souligner - dans la précipitation et le désarroi, face à un
avenir imprévisible. Pourtant, en ce soir du dimanche 16, il était clair que la situation devenait intenable. Mon père s'accrochait toujours au miracle de la Marne. Le bruit courait que des unités fraîches remontaient vers le nord, on avait vu passer des canons, nos généraux avaient choisi la Loire pour arrêter les Boches. C'était une évidence. Nous allions être en première ligne, il fallait donc accepter l'inévitable et nous replier à notre tour. La solidarité familiale allait alors jouer un rôle prépondérant. la soeur aînée de mon père occupait une fermette, la Mésangerie, sur les hauteurs de Saint-Avertin. Mon oncle, jardinier, proposa de nous réfugier dans une cave qu'il connaissait bien puisqu'elle appartenait à l'un de ses employeurs, au lieu-dit l'Ecorcheveau, à proximité du château de Cangé, là même où s'était réfugié le Président de la République, Lebrun, et où s'était tenu le 12, mais nous ne l'apprendrons que plus tard, le dernier Conseil des Ministres, avant que le gouvernement ne parte pour Bordeaux. La proposition fut acceptée. Mais nous n'allions pas partir seuls ! Mon père avait une autre soeur ( que nous appelions la tante Hortensia à cause des soins maniaques qu'elle apportait à ses fleurs!), cette tante habitait sur le coteau de Saint-Cyr. Si la "stratégie" de mon père se révélait exact, les Doumas, puisqu'il s'agit d'eux, allaient tomber entre les mains des Boches ! Il n'était pas question de les abandonner. Il fut décidé que nos deux familles partiraient ensemble. Mais quand cette décision fut connue, ce fut une ruée: tous les voisins suppliaient mon père de ne point les abandonner, sacristain, épicier, boucher, cordonnier. Les voitures étaient rares à cette époque et au matin du 17 mon père commença les rotations au volant de sa Prima-4 Renault, en commençant par les femmes et les enfants d'abord, comme dans les naufrages, et le mot n'était pas trop fort ! Puis ce furent d'autres voisins, des femmes surtout, célibataires, isolées, qui, prises de panique à la vue de toute cette agitation, suppliaient mon père de les conduire hors de la ville; le matelas était hissé sur le toit, les ballots entassés dans le coffre et c'était la fuite chez un "cousin éloigné", une " amie retrouvée", jusqu'au mardi 18 où , après avoir essuyé, rue Voltaire, les premières rafales de mitrailleuses allemandes, mon père fut prévenu par les militaires qu'il ne pourrait plus faire l'aller et retour car les ponts, minés, allaient sauter. A 17heures, le premier d'entre eux, le Pont de Fil, s'écroulait dans la Loire. A notre grand soulagement, notre père apparut et gara la voiture à l'entrée de la cave, en marche arrière, en prévision d'un départ précipité.
la Cave
La "cave" où nous avions trouvé refuge, était en réalité une immense
carrière souterraine, d'où avaient été extraites les pierres destinées à
construire, entre autres monuments de la ville .... la cathédrale ! Une
fois les premières salles franchies, on se perdait dans un réseau de
boyaux plus ou moins encombrés d'éboulis, véritable labyrinthe dont on
affirme de source sûre, qu'il s'étend sur une longueur totale de 30 km,
bien que 15 d'entre eux seulement aient fait
l'objet, à ce jour, d'un relevé topographique.
On racontait sur ce dédale de couloirs des
histoires effrayantes, des histoires de squelettes blanchis... (Plus tard,
en 1943, mon propre frère et deux de ses camarades, cherchant à fuir le
S.T.O et la déportation en Allemagne, seront les héros involontaires d'une
aventure qui aurait pu être dramatique.). La vie s'organisait. A l'heure du repas, le pain et les conserves étaient répartis par familles. Mon père ne cessait de répéter comme un leitmotiv incantatoire: "Profitez-en, vous avez mangé votre pain blanc le premier !" La première nuit fut calme. Nous avons mis un certain temps à nous habituer à nos nouveaux ... matelas. La nervosité, entretenue tout l'après-midi par l'inaction, la promiscuité, (nous étions tous alignés les uns contre les autres comme harengs en caque), provoquaient des fous rires intempestifs. On s'interpellait à mi-voix. On riait du père P* qui, en bon sonneur qu'il était, ronflait comme le bourdon de Saint-Julien ! Mon père était resté debout, appuyé à la voiture, il discutait avec d'autres hommes. Des bribes de phrases me parvenaient de plus en plus atténuées, de plus en plus sourdes, je comprenais que nous allions être tous prisonniers. Je m'imaginais dans une cour, fermée de hauts murs, et je tournais entre mon père et ma mère, avec des boulets aux pieds ! Ce doit être sur ces images dantesques que je sombrai dans le sommeil. Au petit matin, on alla au providentiel "robinet" pour procéder aux ablutions. Les uns après les autres, par pudeur; les femme d'abord, puis les grands enfants, enfin les mères avec les plus jeunes, j'étais du lot. Cette atmosphère, mi-joyeuse, mi-tendue, fut vite troublée par les événements qui suivirent et se précipitèrent; les émotions ressenties furent alors si fortes que je suis incapable -aujourd'hui - d'en reconstituer la chronologie. Il y eut "la cinquième colonne". On vit pénétrer un inconnu. Son aspect tranchait avec le laisser-aller qui était le nôtre. C'était un bel homme, élancé, "tiré à quatre épingles" : costume chic, cravate, chapeau. Sa prestance m'impressionna. On aurait dit l'Inspecteur, celui qui m'avait interrogé devant toute la classe et à qui je n'avais pu bredouiller la moindre réponse ! Il n'avait avec lui aucun bagage. Les autres hommes, ceux de la caverne, l'entourèrent aussitôt comme des mouches, le pressèrent de questions : qui était-il ? d'où venait-il ? où allait-il ? que voulait-il ? Il semblerait que sous ce déluge le malheureux était comme pétri, paralysé, quand soudain quelqu'un s'écria :"vous voyez bien qu'il est de la cinquième colonne ! il est là pour nous repérer, il va nous dénoncer, nous allons tous être fusillés !" les injures fusèrent. les hommes commencèrent à bousculer l'inconnu. Les femmes intervinrent pour qu'on "lui f... la paix". Il est finalement reparti, sous les menaces et les insultes, mais comme il était venu, droit, digne, le regard perdu dans le lointain.... J'ai pleuré. Je ne comprenais pas ce qu'était cette cinquième colonne. Plus tard, quand mon sens moral s'est affiné, j'ai mesuré ce que la peur pouvait engendrer : la haine, la lâcheté. Cette image est restée gravée en moi. Encore aujourd'hui, dans mes cauchemars, j'éprouve un sentiment de honte. Il y eut la bataille aérienne. Tout s'est passé très vite. Un petit avion à cocarde s'est soudain présenté dans le ciel, devant nous. Il était seul. Aussitôt des appareils allemands l'ont pris en chasse. Quelqu'un a crié : "touché ! il est touché !" On vit aussitôt qu'il traînait une écharpe noire derrière lui. L'avion s'est cabré dans le ciel comme s'il voulait prendre de la hauteur, puis il a dessiné quelques arabesques et il est tombé. Il n'est pas tombé comme une pierre, il est tombé en diagonale, comme s'il glissait sur une pente douce. Il a disparu de notre vue et nous n'avons pas su s'il s'était écrasé dans la vallée ou sur le plateau. On était triste. Les hommes baissaient la tête comme absorbés par une pensée profonde. L'un d'entre eux dit : " on est foutu !" Il y eut le bombardement de Saint-Pierre-des-Corps par les avions allemands. Nous avons été surpris dans notre sommeil. Dès les premières explosions, on s'est levé et on s'est massé à l'entrée de la cave. La nuit était claire. J'avais - jusqu'alors - "entendu" les bombardements, je ne les avais jamais "vus". Je trouvais le "spectacle" magnifique. On distinguait nettement les panaches blanchâtres de la D.C.A. Les mitrailleuses lourdes anti-aériennes lâchaient à intervalles réguliers des balles traçantes qui striaient le ciel en se croisant. J'avais l'impression d'assister à un feu d'artifice. Les uns disaient que c'était la gare, qui était visée, d'autres, que c'était l'usine Liotard. Il y eut enfin l'incendie. Il faut préciser que la carrière que nous occupions n'était pas dans un creux, comme on pourrait l'imaginer, mais sur une hauteur. A la sortie de Saint-Avertin, la nationale grimpe un petit raidillon, s'assagit sur quelques centaines de mètres puis redescend sur Larçay. C'est au sommet de cette côte que se trouve la cave. A cette époque, le glacis, qui précède l'entrée, n'était pas occupé par une maison et le bord opposé de la route n'était pas arboré, si bien que nous bénéficions d'un excellent observatoire dominant toute la vallée. Depuis la veille, au moins, des incendies couvaient çà et là dans la ville, mais tout d'un coup, une barre entière s'embrasa. Le spectacle était néronien. Surtout la nuit. Parfois c'était comme si un démon craquait une allumette, une grand flammèche bleutée s'élevait très haut, dansait, puis se fondait dans la masse des autres flammes, et c'était au tour d'une autre allumette de craquer à l'autre bout de la barrière. Une épaisse purée noire surplombait le tout et rendait les flammes encore plus rougeoyantes, plus dantesques. On distinguait nettement à droite, les tours de la cathédrale, à gauche le dôme de St-Martin et la tour Charlemagne. Manifestement c'était notre quartier qui brûlait. Le moment d'incrédulité passé, quand le doute ne fut plus permis, les femmes se mirent à pleurer et je pleurai avec elles. Je prenais conscience que "je n'avais plus de maison !" les hommes étaient pâles. Monpère ne savait que répéter : "les salauds... les salauds...". Puis c'étaient entre eux de longues discussions politiques où il était question d'un Briand, d'un Daladier (que je confondais avec saladier), de 36 et de toute une kyrielle d'autres noms auxquels je ne comprenais rien. |
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à suivre : |