T O U R S
1939 - la drôle de guerre - 1940- la
ville détruite

II
LA G U E R R E
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les stukas La prise de conscience de la réalité allait être brutale. En quelques
jours mon univers allait basculer. Le mercredi 15 juin 1940, en début
d'après-midi, le camp d'aviation de Parçay-Meslay était bombardé : les
trois coups étaient frappés, le rideau se levait sur la tragédie.
Un autre témoignage, celui de mon frère Jacques, confirme combien ce
premier bombardement marqua les esprits : L'émotion fut considérable. C'est comme si la guerre nous avait rattrapés. Le bilan se répandit rapidement : 5 soldats tués dans l'abri de leur tranchée et 1 civil . La nuit suivante nouveau bombardement, nouvelles bombes soufflantes. La gare et les ateliers du chemin de fer sont visés. Nos parents s'inquiètent beaucoup pour leur livreur (dont j'ai oublié le nom) qui habite le quartier. La fébrilité augmente. Dans la journée, des groupes se forment pour commenter les évènements, (ou peut-être pour se rassurer mutuellement). Que faire pour se protéger ? l'opinion se divise : les pro-tranchées, plutôt âgés (elles sous ont sauvé la vie en 14-18), et les anti- , (s'il faut mourir ne pas mourir enterrés). la débâcle Les jours
suivants, la plus grande confusion règne dans la ville. Par la Tranchée,
le pont, la rue Nationale, un flot continu de voitures déferle pour
disparaître tout aussitôt vers le sud. L'exode se transforme vite en
débâcle : c'est la cohorte des pauvres gens qui arrivent à pied, auxquels
se mêlent charrettes et bicyclettes. cerains poussent leurs maigres
bagages dans des voitures d'enfant. Des gens venus du Nord, de Belgique,
une fois le pont franchi, se répandent dans les rues adjacentes pour
chercher un abri, un peu de nourriture. les vacances ont été avancées et
l'école définitivement fermée, à cause de sa situation près du pont, et
des bombardements. Je suis libre mais j'ai ordre de ne pas sortir, de ne
pas m'éloigner. La scène est exiguë, mais le spectacle dense. J'écoute, je
me glisse, j'observe. J'entends des récits extravagants sur les atrocités
des "boches", sur les pillages, et surtout sur le mitraillage des colonnes
de réfugiés par les Italiens; j'entends dire: les "macaronis, ah ! les
salauds, s'en prendre à des civils !" Une jeune maman a vu son bébé tué
dans ses bras, elle ne veut pas s'en séparer ! Elle pleure et tout le
monde pleure avec elle: "vous ne pouvez pas le garder, il faut l'enterrer
" mais elle pleure de plus belle. Je ne saisis pas tout, je ne saisis pas
tout, des mots, des phrases se perdent dans le brouhaha. C'est la
pagaille, les réfugiés envahissent la maison. Mes parents leur offrent une
chambre, et ma mère donne, donne, donne encore, vide ses armoires, aide,
comme elle le peut, les plus démunis.. Une Belge veut remercier ma mère à
sa façon, elle lui offre un petit tablier qu'elle a brodé elle-même. l'oncle C'est pendant cette cohue, ce tohu-bohu que je fus témoin d'une scène familiale si pénible qu'elle hanta longtemps mes cauchemars. On vit s'arrêter devant la maison une "traction-avant citron", l'une de ces belles voitures dont étaient dotées les personnalités de l'époque. En descendit dans une tenue militaire impeccable, l'un de mes oncles. la surprise et les embrassades passées, il nous apprit qu'il était chauffeur du colonel, qu'il l'avait perdu en cours de route (!) et qu'il allait à Bordeaux, sa mission première. A ce discours prononcé peut-être sur un ton léger et eu peu trop dilettante, j'ai cru que mon père devenait fou. Il l'était d'ailleurs, mais de rage ! Tout y passa, la Marne, Verdun, le courage, la cinquième colonne, la patrie, la femme, les enfants et d'invective en invective où la lâcheté prenait de plus en plus de volume avec le ton, mon père mit son jeune frère à la porte non sans lui avoir à moitié arraché sa cravate! La colère ravalée et l'armistice signé, les deux frères oublièrent l'incident et furent unis comme avant par la même affection, mais je m'étonne encore aujourd'hui que cette altercation mineure ait eu sur moi un retentissement plus grand que les alertes de plus en plus nombreuses et les bombardements de plus en plus intenses.
Le samedi 15, les Tourangeaux prennent la suite des réfugiés et, à leur tour, abandonnent la ville, par tous les moyens possibles. Le lendemain, des bombes tombent sur le boulevard Béranger et le quartier des Prébendes. Puis c'est au tour du Pont de Pierre d'être visé, l'objectif n'est pas atteint, les bombes tombent dans la Loire, mais aux deux extrémités, sur les places Choiseul et Anatole France, des immeubles sont soufflés. Nous sommes toujours accrochés à notre maison comme à une épave, mais pour combien de temps ? Qu'allons-nous devenir ? Que devons-nous faire ? à suivre:
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