T O U R S
1939 - la drôle de guerre - 1940- la
ville détruite

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l'enfant humilié Le seul souvenir que j'ai conservé de l'entrée en guerre de la France est celui d'une humiliation. Au matin du 4 septembre 1939, l'effervescence était à son comble. Je me tenais bien droit, attentif, essayant de saisir les propos que mon père échangeait avec une voisine, quand celle-ci, se baissant vers moi, s'étonna de ma "sagesse" et m'adressa des compliments pour le moins hyperboliques. mon père crut bon de surenchérir et d'ajouter que j'étais un bon élève, que je lisais bien et que le maître était très content de moi. Joignant le geste à la parole, il me tendit le quotidien de l'époque, la Dépêche du Centre, me demandant de lire la "une" qui s'étalait alors en énormes caractères. Je ne saurais l'affirmer aujourd'hui avec certitude, mais je crois que c'était : M O B I L I S A T I O N G E N E R A L E Je m'exécutai et me sauvai tout aussitôt,
furieux. Comment mon père pouvait-il laisser croire que je ne savais lire
que "les grosses lettres", alors que je lisais couramment depuis deux ans
! Etait-il si ignorant de mes connaissances ? ou bien était-il ignorant
lui-même ? J'ai honte d'avouer que j'ai eu du mal à effacer ce doute qui
s'était insinué en moi. |
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Quoi qu'il en soit, j'ai vécu dans une tendre indifférence les mois qui
suivirent et que les historiens ont appelé "la drôle de guerre". Je
continuais à aller en classe, je jouais, je riais. L'hiver fut rigoureux::
la neige qu'il fallait déblayer à la pelle pour sortir de chez soi, la
Loire prise dans les glaces, les glissades, étaient sources de joies
quotidiennes. Comme l'étaient à l'école les exercices d'alertes: quand
Monsieur Huguet, notre directeur, sifflait au bout du couloir, il fallait
se lever immédiatement, quitter les bancs, rangée après rangée, courir
mais sans précipitation et toujours deux par deux, descendre les escaliers
et gagner le préau. Exercice d'autant plus apprécié qu'il était le plus
souvent suivi d'une récréation! Comme le fut " l'essayage " du masque à
gaz ! Que de pitreries avons-nous faites derrière ces gros hublots, avec
cette trompe qui nous pendait au nez ! Il est évident que tous les
écoliers ne réagissaient pas avec autant d'insouciance. Voici comment ma
soeur Yolande témoigne de cette même expérience: |
| le conditionnement
Je me suis longtemps demandé pourquoi ces premiers mois de la guerre
avaient été perçus par l'enfant que j'étais comme un jeu, comme une
aventure exaltante et non comme une catastrophe. Simple insouciance
enfantine ? la réponse n'est pas si simple. En réalité, je crois que toute
notre éducation nous avait préparés, sensibilisés à l'éventualité d'une
guerre. La guerre nous la connaissions, elle nous était familière. Parmi les centres d'intérêt hebdomadaires - sorte de " fil bleu " qui guidait tous les exercices de la semaine - nos manuels scolaires en réservaient un à : " la Patrie - l'Armée - la Guerre ". J'ai retrouvé le très officiel Lyonnet de mon enfance; voici l'exercice de vocabulaire proposé au cours élémentaire (7 ans) :
noms : le fantassin, le cavalier, l'artilleur,
etc. et des verbes:
s'aligner, défiler, s'exercer, manoeuvrer, se
défendre, attaquer La lecture d'appui était extraite d'un texte de Warnod (?) et racontait "la rentrée des troupes françaises en Alsace". On pouvait y lire notamment:
" Les grandes villes firent à l'armée le même accueil enthousiaste.
Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie Certes, le texte se termine lamentablement
pour ce pauvre général Caillou, qui s'enfuit devant... une poule! Mais
cette phrase, cette phrase terrible proposée aux écoliers comme un
devoir républicain : Caillou aime la guerre ! Ce ne sont là que quelques exemples empruntés à mon livre de français, mais les manuels d'histoire, dont j'étais friand, me proposaient les mêmes modèles, enrichis d'illustrations suggestives: Vercingétorix et les pieux où s'empalaient les Gaulois, le vase de Soissons et la hachette ensanglantée, l'attaque du château fort, Jeanne d'Arc, Louis XI, Henri IV,etc. A chaque page, la guerre, la violence quand ce n'était pas le sadisme avec la Saint-Barthélémy : les corps nus défénestrés, les femmes traînées par les cheveux, les noyés au fil de la Seine. Toutes ces images censées me préparer à ma vie d'adulte ! Ainsi, la famille, l'école, tout m'avait prédisposé à la guerre et je trouvais ce mot, dans la bouche des adultes, tout à fait naturel. Je me demande même si je n'éprouvais pas une certaine excitation, une certaine jubilation. à suivre : |