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les GROGNARDS de l'EMPIRE
la 1ère légion de réserve
Espagne 1807-1814



de notre correspondant:
Gérard LEROUX
| Histoire de
la 1° Légion de Réserve : Le 20 mars 1807, Napoléon Ier décrète, au camp d’Ostende, la création de 5 Légions de Réserve destinées à la défense des frontières de la France. Elles seront composées d’un état-major, d’une compagnie d’artillerie, de 6 bataillons de 8 compagnies de fusiliers avec 6.900 hommes chacune, chiffres théoriques puisque les légions n’arriveront pas à ce chiffre. Le général Collaud est nommé commandant de la 1° Légion de Lille le jour même. La 1° Légion sera cantonnée à Lille où Sylvain Rioland est incorporé le 23 avril 1808, certainement le lendemain de son arrivée, ce qui nous donnerait un départ de Valençay et à condition qu’il ait suivi la route directe par Paris, le 5 avril 1808 (soit 453km en 16 jours de marche et 1 jour de repos ou 28km/jour). Il faut du temps pour constituer ces légions et ce n’est que le 11 juin 1807, après avoir réuni l’encadrement, que les premiers conscrits sont incorporés dans la 1° Légion. Les derniers n’arriveront que le 22 février 1809. Pour 98%, les soldats de la 1° Légion n’ont jamais combattu puisque ce sont des conscrits de 1808. Pour sa part le 4° bataillon intègre ses premiers soldats le 13 juillet 1807 et en distribue 4 dans la 7° compagnie de Sylvain Rioland et ce n’est que le 12 avril 1808 qu’arriveront les suivants. D’avril à juillet la compagnie se complète et passe de 4 à 281 hommes, un dernier arrivant le 5 octobre 1808 mais c’est un sergent major, la compagnie devant manquer de cadres. Au total on a 282 hommes, le double d’une compagnie ordinaire. Il se peut que l’envoi des soldats à la Guadeloupe ait été prévu de longue date et qu’on ait attendu d’avoir le double des hommes nécessaires pour que, après le départ des hommes pour Lorient, il soit resté à Lille une compagnie entière. Dans les registres matricules il est noté que 105 hommes sont partis à Lorient et que 30 autres ont été affecté au 66° de ligne qui était cantonné aux Saintes et à l’ïle de St Martin soit l’équivalent d’une compagnie compte tenu des hommes décédés dans divers hôpitaux français. Une autre compagnie comprenant 137 hommes serait partie en Espagne où n’entrèrent que 123 hommes, les autres étant morts en route. D’où viennent les soldats de la 7° compagnie? Du nord, de l’est et du centre de la France. Si on veut détailler par nos régions actuelles on aura l’état suivant:
Sylvain Rioland n’est donc pas, comme le malheureux Breton isolé au milieu de conscrits qui ne sont ses "pays"; il fait au contraire partie du plus gros contingent, après les Franciliens, celui du Centre dont tous les départements sont représentés. Arrivés à Lille, les conscrits subissent la visite des officiers de santé à l’hôpital de la ville avant d’être incorporés à la caserne des Suisses où se trouvent déjà les cadres des 3 premiers bataillons de la 1° Légion de Réserve. Mais, au fur et à mesure de l’arrivée des conscrits, l’effectif s’accroît considérablement et l’on est obligé de transférer le 3° bataillon à la caserne de la Magdeleine fin juin 1807. On peut supposer que c’est là que sera caserné Sylvain Rioland. Quels sont les camarades de Sylvain? Bien sûr, ceux qui - venant de l’Indre - sont arrivés le même jour que lui, le samedi 23 avril 1808 et, probablement ceux - venant du département limitrophe de l’Indre-et-Loire - arrivés le même jour et qui ont peut-être voyagé ensemble soit 2 groupes de 7 et 10 hommes. Hormis Rioland qui est cultivateur, il y a 14 professions connues dont 10 agriculteurs (8 laboureurs, 1 cultivateur et 1 journalier), 3 "artisans" (meunier, sabotier, maçon) et 1 domestique. On ne sera pas étonné de trouver 73% de travailleurs de la terre dans la France essentiellement agricole de ce tout début XIX° même si la révolution industrielle a débuté en 1780, à peine 30 ans, preuve en est la persistance d’un nombreux artisanat indépendant chiffré pour ces conscrits à 20%. La 1° Légion ne comprendra que 5 bataillons et le total des sous-officiers et soldats inscrits sur les registres de la 1° Légion sera de 5.799 (y compris ceux qui seraient venus remplacer des anciens décédés, ou déserteurs, etc...). Les officiers seraient environ 182. L’effectif total se montant alors à 5.981 hommes. Ces légions pas encore totalement constituées vont être incorporées dans le 2° Corps d’Observation de la Gironde - commandé par le général Dupont de l’Étang - qui se réunit à Bayonne pour pénétrer en Espagne que déjà Junot a traversé pour envahir le Portugal avec la permission de Charles IV d’Espagne. Le 18 octobre 1807 les 2 premiers bataillons de la 1° Légion partent de Lille. Aussitôt on transfère le 3° bataillon à la caserne des malades près de la porte de Paris. Le 3° bataillon reçoit en partie le 4° pour compléter les compagnies à 140 hommes. L’arrivée à Bayonne est prévue pour le 1° décembre. Le 3° bataillon part le 28 octobre avec arrivée prévue le 12 décembre mais il n’arrivera que le 13. Fin octobre 1807 le départ des 3° bataillons des 2°, 3° et 5° Légions est suspendu car ils ne sont pas prêts. La route du 3° bataillon de la 1° Légion, parti le 28 octobre, passe par Abbeville, Rouen, Evreux, Chartres, Vendôme, Tours, Poitiers, Angoulême, Bordeaux, Mont-de-Marsan avant d’arriver à Bayonne. Les conscrits ont parcouru 1050km en 43 jours dont 38 de marche soit 28km/jour. La 1° Légion est incorporée au 2° corps d’observation de la Gironde du général Dupont qui va commencer - le 13 novembre - à traverser la Bidassoa avec ces légions d’enfants amaigris, loqueteux, maladifs où les 3/4 des conscrits ne sont pas encore complètement habillés. Le 19 décembre 1807, la 2° division de Dupont formée des 1° et 5° Légions de Réserve, d’un bataillon du 4° Rgt Suisse et de 2 Rgts Provisoires de cavalerie sous les ordres du général Vedel part de Bayonne pour traverser la frontière le lendemain. En janvier 1808, alors que les légions sont dans le pays basque espagnol elles ont toutes reçu leur 3° bataillon sauf la 3° qui n’en a que 2. A cette date il y a 3239 soldats et sous-officiers à la 1° Légion pour 77 officiers mais 374 sont à l’hôpital. Mais que deviennent Sylvain Rioland et le 4° bataillon qui sont restés à Lille? Le 25 janvier 1808, les 5 premières compagnies du bataillon sont parties pour l’Espagne où elles entrent dans un régiment provisoire dit "2° régiment supplémentaire des légions" faisant partie de la Division d’Observations des Pyrénées Occidentales, il assista aux divers sièges de Sarragosse et fut enfin incorporé dans le 4° bataillon de la 2° Légion de réserve en novembre 1808. Sylvain Rioland n’a pas quitté Lille avec ces soldats puisqu’il faisait partie de la 7° compagnie et que nous savons que la 6°, la 7° et la 8° ont fourni des détachements au camp de Blanckenberg [Blankenberge? sur la côte Ostendaise en Belgique] et au camp de Rennes où est cantonnée la 3° légion. Hors ces détachements, la moitié des hommes des 3 dernières légions furent mis à la disposition de la Marine à Lorient et à Port-Louis les 1er et 6 novembre 1808 et embarquèrent sur un vaisseau de ligne et une frégate qui furent capturés par les Anglais aux îles des Saintes [Îles du Vent - Guadeloupe] le 18 avril 1809. Il y a tout lieu de croire que ces hommes finirent dans les sinistres pontons d’Angleterre tout comme certains de leurs camarades qui étaient allés en Andalousie. Enfin, l’autre moitié commandée par le chef de bataillon Dommazy partit pour l’Espagne le 16 novembre 1808 mais fut incorporée dans le 66° régiment de ligne en vertu du décret impérial rendu à Valladolid [Vieille Castille] le 11 janvier 1809. Ce 66° régiment se retrouvait basé aux Saintes et à St Martin après avoir été à La Rochelle en 1804; ainsi la quasi-totalité des 6°, 7° et 8° légions étaient réunies à la Guadeloupe. L’hôpital d’Amiens reçoit un ordre du Ministre de la Justice daté du 21 octobre 1808 ordonnant la réforme sans congé de Sylvain Rioland qui sera consignée dans le registre-matricule le 11 novembre. Il ne peut donc être parti avec la 1° moitié des 3 dernières compagnies à Lorient, ni avec la 2° en Espagne. Il n’a pu faire partie que d’un détachement dirigé sur Rennes en passant par Amiens et Rouen au lieu de Abbeville et Rouen comme on l’a vu avec d’autres éléments de la 1° Légion. Quant est-il parti de Lille? Il n’existe aucune certitude sur ce point mais nous apprendrons qu’il souffre du scorbut selon le diagnostic des médecins. Si ce scorbut ou cette affection grave dont il souffre a motivé une demande de réforme c’est qu’il était malade depuis un certain temps. Peut-être pourrions nous situer ce départ entre le 25 janvier quand se mettent en marche les 5 premières compagnies et début août 1808 mais sans aucune certitude. Le 2° Corps d’Observation de la Gironde qui devait aller jusqu’à Cadix pour s’assurer des derniers vaisseaux de l’amiral Rosily, rescapés de Trafalgar, alors que l’insurrection andalouse s’organisait sous les ordres du général Castaños, n’alla pas plus loin que Cordoue et fit demi-tour jusqu’à Baylen à la sortie du défilé de Despeñaperros par lequel passait la route de Madrid à Séville puis à Cadix . A la suite d’une série d’erreurs de son fait ainsi que du général Vedel, commandant de la 2° division avec la 1° Légion, il dut capituler lors de la bataille de Baylen le 18 juillet 1808. La bataille de Baylen qui aboutissait à la 1ère capitulation en rase campagne d’une armée napoléonienne et qui devait si fortement frapper les esprits contemporains avait été précédée de plusieurs combats au cours desquels la 1° Légion avait subi ses premières épreuves du feu: elle était avec la 2° division de Vedel le 26 juin 1808 pour ouvrir le défilé de Despeñaperros fermé depuis 3 semaines par les insurgés; elle participa à la 2° expédition contre la ville de Jaén [au nord de Grenade] et qui avait pour but de ramener des vivres à Dupont. Les soldats de la 1° Légion aidés des marins de la Garde se battirent pendant 3 jours, du 1er au 3 juillet, prenant et reprenant la ville et le fort de Santa Catalina et finirent par évacuer la ville sans pouvoir emporter de vivres mais mirent à sac la ville pour la 2° fois. La 1° Légion se replia alors sur Mengibar, sur les rives du Guadalquivir, où elle dut subir l’attaque de la division du général suisse Reding, au service de l’Espagne, qui remontait vers Baylen. Les Français éprouvèrent là leur plus terrible combat, 2.000 hommes contre 9.000, et réussirent malgré de grosses pertes à freiner Reding dans sa progression et s’arrêtèrent à peu de distance de Baylen, Reding renonçant à poursuivre et se repliant sur Mengibar. Enfin, aux dernières heures de la bataille de Baylen et alors que Dupont avait déjà capitulé, Vedel lança la 1° Légion sur les avant-postes que Reding avait disposé sur la route de Madrid à la sortie de Baylen. Les soldats espagnols étaient au repos, attendant la conclusion des négociations de capitulation entre Castaños et Dupont. La 1° Légion fit prisonnier un bataillon du régiment d’Irlande (800h) et emporta 2 canons que Vedel dut rendre plus tard lorsqu’il se fut rendu à l’évidence que Dupont, qui avait perdu la moitié de son effectifs (2000 h.), ne voulait plus combattre avec les 2.000 h encore en état qui lui restaient. Il y eut 250 morts côté espagnol. Les hommes de la 1° Légion qui était repartis vers le Nord dans l’espoir de s’échapper vers Madrid mais qui durent faire demi-tour, furent officiellement prisonniers le 23 juillet et furent dirigés vers Cadix dans l’attente des navires qui devaient les ramener au port de La Rochelle. Après une marche pénible sous le soleil d’août et souvent assaillis par la vindicte populaire dont ne les protégeait pas toujours leur escorte militaire, ils atteignirent le 23 août Moron de la Frontera à 62 km au sud-est de Séville où ils restèrent 3 semaines. Les Espagnols donnaient pour raison de cet arrêt le fait que les vaisseaux pour les ramener en France n’étaient pas encore arrivés. Ainsi, de Moron, on les dispersa par petits groupes (1 compagnie en général) dans les villages blancs d’Andalousie comme Campillos, Teba, Cañete la Real pour les hommes de la 1° Légion. Les soldats voyaient de jour en jour s’éloigner le moment où ils reverraient le sol de la patrie. Ils restèrent 4 mois éparpillés dans les villages d’Andalousie alors que le 22 septembre 1808, Dupont avec 14 généraux et une vingtaine d’officiers supérieurs avait débarqué à Toulon et que le 12 novembre 1808 Vedel et quelques autres officiers arrivaient par bateau à Marseille. Dupont et Vedel furent arrêtés sur le champ. Mais la capitulation de Baylen ne serait pas appliquée aux autres vaincus. Fin décembre 1808 les soldats se remirent en route pour Cadix où ils arrivèrent dans les derniers jours du mois. Ils avaient souffert de la chaleur, de la soif, de la faim et de l’hostilité des populations mais c’est à Cadix qu’allait commencer leur enfer. On les fit monter sur les pontons de l’escadre de Rosily et de l’escadre espagnole qu’on avait démâtés et dans lesquels s’entassèrent jusqu’à 2.200 hommes. Au total, ils sont environ 14.000 sur les pontons, les autres étant emprisonnés à terre. On peut imaginer l’hygiène qui régnait dans les cales de ces navires. L’eau et les vivres n’arrivaient pas régulièrement. Les hommes souffraient du scorbut, de la gale et de la faim. On jetait les cadavres par dessus bord mais il y en eu tellement qu’ils remplissaient la baie et les Caditans s’en inquiétèrent; on mit alors les cadavres "à la ligne" ce qui permettait aux troupes espagnoles de venir les chercher pour les enterrer. Le ponton "La Vieille Castille" est destiné aux officiers (700h) et 6 autres aux soldats. Parmi ceux-ci on sait qu’au moins 2 ont reçu des soldats de la 1° Légion : le "Terrible" et le "Vainqueur". Sur le "Royal Souverain", 900 hommes périrent en 3 mois. Les soldats soufraient du scorbut, du typhus et de la dysenterie. Un soldat raconte que manquant d’eau depuis plusieurs jours pour faire cuire les fèves qu’on leur fournissait, la pluie accompagnée de sable apportée par le Sirocco commençant à tomber, il s’était aperçu que l’eau tombant sur le pont et passant sous un cadavre en ressortait filtrée du sable et qu’il l’avait récupérée pour la cuisson! Il y eut des suicides, le moral des troupes étant au plus bas. De leur côté les marins étaient prisonniers au fort de San Carlos dans l’île de Léon contre laquelle les pontons étaient adossés. Mais en novembre 1808 Napoléon est entré en Espagne avec 200.000 hommes qui viennent épauler les 100.000 déjà présents. L’armée vole de victoires en victoires, Lannes bat Castaños - le vainqueur de Baylen - à Tudela de Duero et le 4 décembre Napoléon est à Madrid où il remet Joseph sur le trône. Le 16 janvier Napoléon quitte Valladolid pour renter à Paris où il arrive le 23. Malgré son départ, ses généraux poursuivent la reconquête de l’Andalousie et avancent vers Cadix. Le 1er janvier 1809 un décret institue les 121° et 122° régiments de ligne. Le 121° sera constitué du dépôt de la 1° Légion de réserve (le 5° bataillon resté à Lille) et de la 2° Légion de réserve. Quid des 4 premiers bataillons de la 1° Légion? Il semble bien que, malgré leur captivité au moment du décret, ils aient été considérés - du moins administrativement - comme incorporés au 121° puisqu' on y retrouvera à la chute de l’Empire un certain nombre des prisonniers de Baylen. La Junte Centrale de gouvernement de Séville devant l’avance des troupes françaises organise le transfert des prisonniers français vers les Baléares (à Majorque et à Minorque) contrôlées par la marine anglaise basée à Mahon (Minorque). Le 3 avril 1809 le convoi, composé de 27 bâtiments de transport et d’une escorte anglo-espagnole met à la voile. C’est un convoi d’environ 5.200 hommes qui part vers Gibraltar. Tous les présents savourent leur bonheur d’être enfin sortis des terribles pontons mortifères et caressent l’espoir qu’une fois à Majorque ils seront rembarqués pour la France. Malheureusement, une terrible tempête disjoint le convoi dont les bâtiments se réfugient à Gibraltar, Malaga et Alicante. Le 17 avril le convoi est au large de Palma où s’engagent de laborieuses négociations, la ville refusant d’accueillir les prisonniers. Le capitaine anglais file alors sur Mahon à Minorque où il ne va débarquer que 381 officiers. Le 25 avril, le convoi est de retour à Palma où l’on débarque quelques dizaines d’officiers emprisonnés au château de Bellver. Les soldats restent en rade en quarantaine. Depuis le départ de Cadix ils perdent jusqu’à 15 hommes par jour. Enfin, la Junte de Palma qui se refuse toujours à accueillir un si grand nombre de prisonniers suspects d’importer des maladies dans l’île, décide de les reléguer sur un petit îlot au sud de Majorque, Cabrera. Ils y arrivent le 5 mai 1809. A Cabrera il n’y avait rien pour assurer le séjour des 4.527 hommes qu’on venait d’y débarquer. C’était une île déserte pourvue d’une grande baie fermée par un goulet que surplombaient les ruines d’un château. Autour de cette baie où allaient s’installer les prisonniers, le sol caillouteux ne laissait pousser que des lentisques et sur les hauteurs on trouvait des arbres que les soldats iraient couper pour se faire des cahutes rudimentaires. Il y avait une "fontaine" qu’on fit garder par le soldat Wagré et qui n’ouvrait que quelques heures par jour pour qu’elle ait le temps de se remplir. L’eau et les vivres venaient de Palma tous les 4 jours, à condition que le temps le permette! Sinon ils pouvaient rester 8 jours sans vivres ni eau et alors malheur à ceux qui avaient mangé leurs vivres de 4 jours en 2. Depuis leur arrivée ils avaient encore gardé l’espoir que ce débarquement à Cabrera n’était que transitoire et qu’ils réembarqueraient pour la France mais un mois plus tard ils s’étaient rendus à l’évidence et de juin à octobre ils se firent des huttes avec les feuillages recueillis dans les bois. (C’est pendant cette période de construction des premiers abris de Cabrera que Sylvain Rioland trouva la mort, le 1er Juillet, à l’hôpital d’Amiens d’une cachexie scorbutique suivant le diagnostic de l’époque.) En août ou septembre 1809 un terrible orage éclate et emporte à la fois l’hôpital et le cimetière que l’on avait construit sur une colline. Les cadavres sont emportés jusque vers la plage où cantonnaient les survivants. Petit à petit la vie s’organise, un terrain près de la plage sert de marché, les fèves des rations servent de monnaie, on échange tout et n’importe quoi. Les plus doués font du troc avec les Espagnols: couverts sculptés dans du bois, figurines, etc... Les femmes sont vendues contre des rations (une quinzaine étaient là). Et quand il y a des officiers ils payent en monnaie sonnante les services que leur rendent les soldats. Et, à la fin 1809, on construit des cabanes de 4 à 6 prisonniers. L’atmosphère grouillante de ce marché fait surnommer l’endroit le "Palais-Royal", preuve que les Parisiens sont nombreux parmi les hôtes de Cabrera. La vie s’écoule avec son long cortège de morts dûes à la malnutrition, des tentatives d’évasion parfois réussies, des départs (vers les pontons en Angleterre) et des arrivées qui sont des évènements toujours prisés car porteurs de nouvelles de la France et de la guerre en Espagne où le maréchal Victor a mis le siège devant Cadix le 4 février 1810 ce qui fait revivre l’espoir chez les prisonniers restés là sur les pontons. Certains firent des jardins cultivés de choux, de raves et de salades qu’il fallait garder la nuit à cause des voleurs. On vit même 2 cas d’anthropophagie : les auteurs furent fusillés.Un prisonnier avait fait cuire sa redingote de peau de mouton dont il se rassasia avec son compagnon. A ses dires "le bouillon n’était autre chose qu’une colle-forte étendue d’eau". Le même raconte qu’il avait pu se procurer 75 gr de biscuit (pain cuit deux fois et qui était la nourriture ordinaire des soldats) dont ils firent une soupe qu’ils se partagèrent à 5. Des hommes mangeaient des racines d’iris; d’autres, pour leur malheur, mangeaient les petits lézards noirs qu’on voit encore de nos jours courir par milliers dans les lentisques. En arrivant sur l’îlot, les prisonniers avaient trouvé un âne qui était devenu leur mascotte mais devant les affres de la faim - ils en étaient déjà au 8° jour sans vivres - ils décidèrent, en février 1810, de le tuer pour s’en nourrir. Une fois fait le partage des reste du malheureux Martin chaque homme eut droit 22 grammes de viande dont ils firent un bouillon. Après cette période de disette qui dura 8 longs jours, on évalua les pertes à 8 ou 900 hommes. En mars 1810 leur sort s’adoucit car un brick anglais apporta des vêtements (1 pour 10 ou 12 hommes) ce qui donna lieu tout de suite à des échanges, ceux qui mangeaient leurs rations le premier jour troquant les vêtements contre de la nourriture. En 1812 l’industrie pénètre à Cabrera; en effet, un prisonnier qui était maréchal-ferrant ouvre une forge et s’adjoint 2 aides. Il y avait aussi des cordonniers comme Pierre Etienne Leroux, des faiseurs de paniers, de cuillères en bois, des fileurs, des fabricants de couteaux. Les fonds de schakos servent de gamelle puis, les prisonniers arrivant à faire des baquets pour se nourrir, les schakos sont employés à faire des semelles de chaussures. Les soldats qui ne résistaient pas à l’envie de consommer leur ration de 4 jours dès qu’ils l’avaient reçue et qui avaient vendu tout ce qu’ils avaient pour de la nourriture s’étaient retrouvé complètement nus et vivaient dans des grottes hors du regard de leurs congénères plus prudents qui les appelaient les "rafalés". Ils avaient quand même gardé de quoi vêtir deux individus et à tour de rôle, 2 d’entre eux allaient chercher au port les rations des autres. Le 31 mars 1814, les Alliés entrent dans Paris suivis, le 3 mai, par Louis XVIII. Le 13 mai, il nomme Ministre de la Guerre le général Dupont de l’Etang, le vaincu de Baylén! On sait quel effet a eu cette nomination chez les grognards d’Austerlitz, de Wagram, etc... Enfin, le 16 mai 1814, 2 goélettes françaises abordent à Cabrera pour embarquer les 3.389 survivants. Même s’il est très difficile de tenir un compte précis des présents sur l’îlot compte tenu des arrivées et des départs, on peut estimer que les survivants ne représentent qu’environ 50% de ceux qui ont séjourné sur l’îlot. Ils sont conduits à Marseille en plusieurs convois. Là, les prisonniers sont mis en quarantaine au lazaret. Il semble qu’ils ne soient incorporés dans le 121° de ligne - qui a remplacé 1° et 2° légions - qu’à la sortie du lazaret puisque qu’on ne les inscrit que depuis les premiers jours de juin jusqu’au 12 juin 1814. C’est alors qu’ils apprennent qu’ils vont être envoyés dans différents corps (en Corse, à Grenoble,etc..). Emoi et désespoir dans les chambrées après 5 années et demi de captivité à Cabrera. Dans la ville on a vent de l’affaire et les femmes marseillaises viennent les délivrer; enfin ils ont leur feuille de route. D’autres sont arrivés à Aix-en-Provence le 19 juin et une liste est établie pour faire partir 117 hommes du 121° de ligne (anciens de 1° et de la 2° Légion) à Grenoble et à Metz. Les détachements partent le 1er juillet. On trouve parmi ceux-ci Pierre Etienne Leroux qui va aller cantonner à Avignon où se trouvent d’autres soldats des Légions en attente d’affectation au 20 juin. Il semble qu’il y ait alors un changement d’attitude des autorités militaires puisque le général Lobau (sur ordre du ministre, le général Dupont compatissant envers ses anciens soldats? et/ou à cause de l’action des femmes marseillaises?) va signer de multiples congés de réforme qui vont pour ainsi dire dédouaner leurs bénéficiaires de toute obligation militaire. Au final et pour les soldats, qui comme Pierre Etienne Leroux étaient natifs de Paris, la triste aventure aura duré du 27/12/1808 à août-septembre 1814 dont 5 mois prisonniers en Andalousie (juillet à décembre 1808), 3 mois sur les sinistres pontons de Cadix (décembre 1808 à mars 1809), 1 mois sur les vaisseaux de transport entre Cadix, Minorque, Majorque et Cabrera (avril 1809) et 5 ans plus un mois à Cabrera. Ils auront parcouru près de 4.000 km. Par la suite il se forma dans la capitale des groupes d’anciens de la 1° Légion et certains écrivirent leurs mémoires comme Gabriel Froger de la 6° compagnie du 2° bataillon, Louis-François Gille fourrier du 3° bataillon ou encore Louis-Joseph Wagré. Que sont devenus de leur côté les généraux de la défaite de Baylen? Non seulement ils n’ont pas eu à subir la captivité mais, après la disgrâce due à la rancœur de Napoléon, leur sort s’est nettement amélioré. Après avoir été Ministre de la Guerre, Dupont est remplacé par Soult en novembre 1814 et devient commandant de la XXII° région militaire à Tours et député de la Charente; il achète l’hotel Beauvau actuel Ministère de l’Intérieur. Quant à Vedel il est réintégré dans son grade et envoyé en décembre 1814 à l’armée d’Italie pour prendre le commandement de la 2° division.
Tous les ans à Baylen, le 18 juillet, on fête les méfaits de l'armée française (à Mengibar, par exemple). Le 18 juillet 2008, a été célébré en grande pompe le bicentenaire de la bataille de Reding où était présente l'arrière-arrière petite nièce suisse du général Reding à laquelle j'ai eu l'honneur de serrer la main malgré les divergences de nos ancêtres. Baylen a fêté en octobre 2010 le bicentenaire du départ définitif des Français.
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