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les Communautés taisibles en Berry
à la fin du Moyen Age
 

 
 
     
Les "Communautés taisibles" sont encore  mal connues: les documents sont rares. La notion même n'apparaît pas dans les dictionnaires; quelques articles cependant leur ont été consacrés dans les revues spécialisées. Nous y avons pour notre part contribué dans la revue de
 l'Académie du Centre, année 1992.pp.123-156
     Avant d'aborder le problème des "Communautés" il convient de rappeler deux notions essentielles:

     1.- Le régime politique de la monarchie médiévale était celui de la féodalité.  Chaque échelon de l'échelle sociale établissait des rapports de devoirs, vis-à-vis de l'échelon supérieur (vassalité), et des rapports de droits vis-à-vis de l'échelon inférieur (suzeraineté): pas de suzerain sans vassal, et pas de vassal sans suzerain.

                           roi____
 
                                     |___A___
                                                      |____B____
                                                                         |____C____
                                                                                            | etc....
   "B" était le vassal de "A" à qui il devait "foi et hommage", il était également le suzerain de "C" sur lequel il exerçait ses droits. Le roi lui-même n'échappait pas à la vassalité: il était le "vassal" de Dieu !  puisqu'il tenait son pouvoir de droit divin.

      Il ne faut pas confondre - comme on le fait trop souvent - servage et esclavage. Le  servage  est un statut qui procède de la féodalité. Le vassal tient son pouvoir de son suzerain, s'il vient à faillir, le suzerain peut le poursuivre et cette poursuite peut aller jusqu'au démantèlement du château et la confiscation des terres. Le servage établit le même rapport de dépendance. Le paysan est un "manant" (du latin manere=demeurer, rester) qui demeure sur le territoire d'un seigneur auquel il doit le service, en échange le seigneur lui alloue une terre, la "tenure", et lui doit aide et protection en cas de conflits.

   2.- La deuxième remarque résulte de la première. La terre n'appartient pas aux paysans. "Nulle terre sans seigneur" qu'il soit laïc ou ecclésiastique, dit l'adage. Au plus bas de l'échelle sociale, le paysan est poussé par son statut à se grouper pour décupler ses forces et se protéger de l'arbitraire.

Les "Communautés taisibles" vont naître de l'anarchie dans laquelle le royaume va se trouver plongé et du démantèlement progressif de la féodalité.

 

 

         En effet, à partir du XIIIème siècle, la société française va connaître une profonde mutation. Décimée par les guerres (Crécy, 1500 tués,- Poitiers, 6000,- Azincourt, 10000), la noblesse, (principalement la petite noblesse des campagnes) se trouve ruinée. Parallèlement, l'Eglise connaît une grave crise de vocations. Les monastères se vident. Trop peu nombreux, les moines abandonnent l'exploitation de leurs "granges" et se replient dans leurs bâtiments conventuels quand ceux-ci ne sont pas détruits! Les campagnes elles-mêmes sont dévastées, de nombreuses terres "vacques" sont en friche. Les famines, les épidémies se multiplient. Dans l'impossibilité de pratiquer le "faire valoir direct" et ne touchant plus aucun revenu de leurs terres, les seigneurs, aussi bien laïcs qu'ecclésiastiques, vont acenser leurs tenures. Cet "acensement" constitue une étape majeure dans l'évolution du monde agricole: les seigneurs abandonnent la jouissance quasi perpétuelle des terres aux paysans - ou, sous une autre forme - les paysans acquièrent un patrimoine contre le paiement d'un "cens".

          Le cens est le nom donné au loyer que chaque paysan devra désormais payer annuellement au seigneur propriétaire en échange de sa "tenure". Le cens peut être acquitté en argent (fermage), ou en nature (métayage), ou combiner les deux modes opératoires.
           Apparemment, les seigneurs propriétaires sont gagnants dans la mesure où le revenu de leurs terres n'est plus aléatoire, mais fixe, dans la mesure également où ils demeurent propriétaires de leurs terres qu'ils peuvent reprendre en cas de non-paiement du cens.
           Mais ce sont les paysans qui vont tirer le maximum de bénéfices de ces acensements. D'abord parce que, afin d' inciter les paysans à reconquérir les terres en friche, le cens, fixé au départ, est faible; ensuite parce que ce cens est perpétuel; face à l'inflation, à la dégradation de la monnaie, le cens va devenir dérisoire et son relèvement, demandé par les seigneurs propriétaires, se heurtera le plus souvent à un obstacle juridique; si dérisoire même - et nous en avons l'exemple à Poulaines au XVIIIème siècle - qu'il ne sera plus payé du tout, et que le rapport propriétaire-locataire se trouvera gommé. La Révolution fera sauter les derniers verrous.
   Une autre conséquence, tout aussi décisive: une fois le cens acquitté, les tenures appartiennent en propre aux tenanciers, elles peuvent être achetées, vendues, transmises en héritage sans que le seigneur puisse opposer autre chose que le paiement de ce loyer, si bien que la notion même de servage, qui demeure parfois dans les textes, est totalement vide de sens. Sinon "de jure", l'affranchissement des paysans est désormais total "de facto".
    Enfin, le paysan peut valoriser "sa" tenure à sa façon, il profitera directement du produit de son travail, il sait que ce travail ne sera pas vain puisqu'il pourra en léguer les fruits à ses enfants.
     Les "communautés taisibles" sont nées de ces mutations politiques, économiques et sociales.
 

 

 

     La "communauté taisible" est un mode d'exploitation agricole collective. Elles naissent vers la fin du XIIIème siècle, elles vont se répandre au XIVème, connaître leur apogée au XVè et au XVIème siècles et vont s'éteindre au XVIIème s.
       Leur répartition est limitée à certaines provinces. Elles seront particulièrement vivaces en Berry.
       Elles sont dites "taisibles", c'est-à-dire tacites, car elles ne sont pas régies par des actes écrits; créées par des paysans ne sachant ni lire ni écrire, leur statut est celui de "la parole donnée" (ce qui explique la rareté des documents).
      Elles sont également familiales et regroupent grands-parents, frères, soeurs, enfants,etc.; en 1479, la communauté des Chipault, à Rouvres, comprend au moins 60 personnes, plus modestes, celles des Ybert une 40aine et celle des Darnault, une 30aine. Ces communautés vivent "au même pot et au même feu".
        Cette vie communautaire nécessite une solide organisation: pas de hiérarchie à proprement parler, mais un maître qui est désigné chaque année, la fonction est reconductible, ce n'est pas forcément le plus âgé, mais celui dont les qualités sont reconnues et l'autorité respectée. C'est le maître qui prend les décisions et répartit les tâches quotidiennes, il représente la communauté à l'extérieur, particulièrement au Conseil de village. A Rouvres, Jean Chipault, maître de la plus importante communauté, est aussi maire du Conseil.
    Parallèlement, les femmes se choisissent une "maîtresse", qui n'est pas obligatoirement l'épouse du "maître"; ce sont les qualités qui priment. La maîtresse a la main sur toute l'organisation domestique, (et dans une communauté de 60 têtes, la charge est lourde);  elle est également responsable du  petit élevage, enfin, et ce n'est pas peu, elle est "sage-femme" et pratique les accouchements.
       Les enfants ont une part importante dans la vie de la Communauté. Dès l'âge de 6 ans, ils participent aux travaux comme "bricolins", plus tard ils deviennent gardiens, des oies d'abord, puis des moutons, ils sont ensuite vachers; adolescents, ils apprennent à "tirer" les chevaux (ou les boeufs, selon l'exploitation).
     Les enfants peuvent dans certains cas bénéficier d'un sérieux avantage: l'instruction. Nous ne possédons pas de documents sur les Communautés de Rouvres, mais à Volvault, (que nous avons étudié et cité en référence), les Longuet avaient fait construire une chapelle, où une messe était dite chaque mois, à ce bâtiment était accolée une salle basse où logeait le "précepteur" et une salle haute à laquelle on accédait par une échelle et qui servait de salle de classe !

        La propriété était collective; le statut juridique, celui de l'indivision. De là le nom donné à la communauté: "parsonnerie" et à ses membres: "parsonniers" ; un parsonnier étant celui qui a part en la communauté; c'est par erreur que ces termes sont devenus dans certains actes: personnerie et personniers. Un exemple illustrera mieux cet esprit communautaire. Un garçon vient-il à se marier ? la bru arrive au domaine avec sa dot: 3 oies par exemple, ou 2 moutons. Si elle vient à être veuve et  se remarie en dehors du domaine, elle renonce aux acquêts et  repart avec ses 3 oies ou ses 2 moutons mais ne tire aucun avantage des 10 ans ou plus passés dans la communauté; si nous remplaçons la bru par un gendre, le processus est le même. La Thaumassière, chargé de rédiger les Coutumes générales de pays et Duché de Berri (Bourges,1701), résume ainsi les personneries:
                                    

"La Société taisible est (...) fréquente entre les Rustiques et Gens de village, laquelle s'induit de la demeure qu'ils font en une même maison, vivant à même Table, Pot et Feu, en communication de gains et pertes et mélange de Biens."
 

 
 


       Il est nécessaire de replacer les "parsonneries" dans leur contexte, car les communautés ont toujours existé. Elles s'appuient sur la cellule de base de toute société: la famille; même si, aujourd'hui, cette cellule est l'objet d'attaques virulentes qui ont pour but de la détruire, au nom d'idéaux apparemment contradictoires: l'individualisme et le collectivisme. Elles sont rendues nécessaires par la nature même des travaux agricoles: les labours, les semailles, les fenaisons, les moissons, les battages, les vendanges,etc. toutes les pratiques culturales nécessitent un grand nombre de bras.
        Les parsonneries marquent le passage d'une société agricole serve à une société libre, d'une société dépendante à une société maîtrisant désormais son outil de travail. Leur réussite fut incontestable et, même après leur disparition, elles ont servi de modèles aux exploitations familiales agricoles qui ont perduré jusqu'à nos jours. Les modernes G.A.E.C ne sont pas si éloignées des parsonneries.
       Et pourtant, elles disparurent, victimes... du progrès ! A l'anarchie féodale, humus qui avait favorisé leur éclosion, a succédé le centralisme monarchique, lequel - s'appuyant sur les progrès techniques (imprimerie) et la diffusion des connaissances - va s'attaquer au droit coutumier et le remplacer par le droit écrit. Le Droit, oui, mais le même et pour tous. Les communautés disparurent parce que ..."taisibles", elles étaient devenues illicites!
      L'Edit de Moulins de 1566 stipulait que  pour"toutes choses excédant la somme ou valeur de cent livres (...) seront passés contrats par devant notaires et témoins, par lesquels contrats seulement sera (...) reçue toute preuve." Certes l'édit de Moulins fut loin d'être appliqué, il faudra attendre les ordonnances de 1667 et de 1672 pour que cette pratique soit appliquée et généralisée, c'est à peu près à cette époque que les Rioland de la  Riolanderie de Poulaines se séparèrent.
      Il ne faudrait pas non plus passer sous silence des causes plus structurelles. L'accroissement démographique nécessitait un accroissement proportionnel des surfaces agraires, ce qui était impossible. Il fallut à certaines branches essaimer dans des exploitations voisines et, dans ces conditions, il fallait partager ce qui était indivis par nature. On imagine les conflits d'intérêts. Ne pas négliger non plus les jalousies qu'elles ont fait naître. Certaines ont réussi et donné naissance à des laboureurs d'une condition aisée, proche de la bourgeoisie des villes; d'autres n'ont pas su prospérer, face aux difficultés économiques, les paysans qui les composaient ont été abaissés au rang de "journaliers", de "manouvriers", dépendant d'une nouvelle "seigneurie" (!), celle des laboureurs !

      Les sources, trop rares, ne permettent pas de comptabiliser les "personneries", toutefois, sans pouvoir en apporter la preuve formelle, on les retrouve dans la toponymie: les lieux-dits en [-ière], comme la Chipaudière, à Rouvres, témoignent d'une première vague d'associations familiales (XIVè -début XVème) , ceux en [-erie], comme la Riolanderie, à Poulaines, d'une vague plus tardive (fin XVè - XVIème s.); les deux suffixes provenant d'une même origine latine : [ -aria].

Berry