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Dans ce
contexte nous avons laissé se développer une multitude d'images d'Epinal
comme autant d'idées fausses. Ex:
les nobles,
des gens immensément riches, vivant dans des châteaux merveilleux roulant
carrosses, avec des nuées de serviteurs, passant leur vie dans l'oisiveté,
la lubricité... etc. Cette situation a pu exister dans quelques
familles princières et plus souvent sous l'Empire que sous la Monarchie.
Les nobles de l'époque médiévale - et ce, pendant des siècles - étaient
des cavaliers, des guerriers, illettrés, paillards et pillards, ils
menaient une vie âpre et dangereuse, bien peu d'entre eux atteignaient ce
que nous appelons l'âge de la retraite - 1500 d'entre eux périrent à
Crécy, 10 000 à Azincourt ! A la fin du Moyen Age ils étaient si décimés
qu'il fallut "inventer" une armée de métier. Comme leur qualité guerrière
était de facto de moins en moins sollicitée, certains
cultivèrent leur jardin(!), nous sommes au XVIème s.; et ces gentilshommes
campagnards se différenciaient bien peu des paysans (je pense à ce
pauvre De Barathon de Poulaines, que je cite souvent en exemple, et qui
fut surpris volant nuitamment des bottes de paille dans la ferme
voisine!); et comme il fallait bien, le cas échéant, obtempérer au ban,
certains se laissaient enrôler comme piétons car la parfaite panoplie du
petit écuyer des champs était trop onéreuse. Il y eut la période en trompe
l'oeil du "Grand Siècle", la naissance de la Cour, qui n'avait jamais
réellement existé avant le XVIIème siècle, les nobles reprirent le chemin
des champs de bataille. Le XVIIIème sonna l'hallali, même les familles
princières furent en demeure de choisir, cruel dilemme: exil, ou ruine, ou
couperet. La noblesse d'Empire d'origine bourgeoise (pour la plupart,
capitaines d'industrie, banquiers,) fut plus heureuse. Quoi qu'il en soit,
l'histoire de la noblesse est complexe, elle ne peut se résoudre à
quelques images d'Epinal, il faut envisager les époques, les régions, les
fonctions, les unions,etc.
Ces observations ne sont que des préambules
pour exprimer que l'approche de l'Eglise obéit aux mêmes exigences: tenir
compte du désert culturel, des moeurs différentes parfois même
incompréhensibles à nos yeux, des réalités historiques revues à la lumière
des textes mêmes de l'époque (dont la consultation nous est maintenant
plus aisée).
L'histoire de l'Eglise
est le résultat d'une évolution lente des mentalités.
De même que pour
"critiquer (au sens négatif)"
la Bible, il faut l'avoir lue ! de même on ne peut critiquer l'Eglise sans
en connaître l'Histoire. Et cette histoire ne peut se résumer en quelques
lignes. En voici toutefois quelques traits.
L'Eglise
n'est pas née ex nihilo. Au 1er siècle avant notre ère les mentalités
franchissaient un palier. On ne croyait plus guère au polythéisme: un dieu
pour l'amour, un autre pour la guerre, un autre pour le beau, un autre
pour les tempêtes,etc. Sous l'influence de la religion juive, l'idée que
le Ciel et la Terre avaient été créés par un seul Dieu tout puissant
s'imposait; une autre idée germait: la nature de ce Dieu tout puissant, un
Dieu à l'image de l'Homme mais qui, lui, ne connaissait ni le mal,
ni la souffrance, ni la mort. Si telle était la condition humaine c'est
que l'Homme avait pêché (je
ne développe pas cet aspect qui est doctrinaire, je me tiens à l'Histoire).
D'où l'enseignement qui se propageait sous forme de prêche dans un monde
analphabète: un Dieu unique et une morale: aimez-vous les uns les autres, et,
comme aurait dit ma grand-mère "vous aurez le paradis à la fin de vos
jours". L'espérance fait vivre et gomme l'angoisse existentielle.
Cet
enseignement ne toucha pas les élites mais les classes populaires, et
parce qu'il était égalitariste, devint suspect, il fut interdit et ses
membres furent martyrisés. Conséquence inévitable: non seulement les
persécutions raffermirent foi et détermination mais les partisans de cette
nouvelle doctrine se regroupèrent en sociétés secrètes pour mieux se
protéger. L'Eglise était née.
Au cours des
siècles suivants, la puissance politique finit par céder, l'empereur
Constantin adopte la nouvelle religion; en 391: les
cultes païens sont prohibés, le christianisme devient "religion" d'état. Des
lettrés, nommés évêques, forment les cadres de cette religion nouvelle. L'Eglise
se structure.
Les grandes
invasions. La civilisation romaine déjà bien amoindrie s'écroule.
Désertification des villes, seuls et courageusement il faut le dire, les
évêques maintiennent un minimum d'ordre. La Gaule romaine livrée à
l'anarchie.
Les
divers potentats issus des ethnies germaniques s'entourent de clercs qui
sont les seuls à savoir "écrire". Les clercs deviennent des "conseillers
écoutés", plus, ils "gouvernent". L'Eglise, de puissance religieuse
(emprise sur les esprits), devient puissance politique. Elle s'emploiera
(entre autres interventions) à humaniser la guerre et dans les monastères
à sauvegarder l'héritage culturel gréco-latin.
Avec les
Carolingiens, l' état centralisateur s'affermit. Le roi a besoin de
"guerriers" pour se protéger des envahisseurs et, inversement, pour
étendre sa domination. Un serviteur se paie. Le roi attribue aux uns et
aux autres une parcelle de territoire, un fief, qui pourra le faire vivre,
où il sera roi lui-même.
L'Eglise tend la
sébile, réclame son dû, pour les services rendus au pouvoir. Le roi
applique un barème identique. Les clercs sont fieffés. L'Eglise ajoute au
pouvoir religieux (les consciences) , au pouvoir politique, le pouvoir
économique. La boucle est bouclée. En fonction de leur dosage, ces
trois pouvoirs auront tantôt un effet apaisant, tantôt un effet détonant.
A partir du XVIIIème siècle,
l'émergence de la bourgeoisie et d'une élite intellectuelle (les Lumières)
remettent en cause le rôle de l'Eglise; ses pouvoirs exorbitants
(religieux, politique, économique) apparaissent comme des privilèges
injustes, inutiles et obsolètes..
avec la Révolution cette dénonciation intellectuelle devient lutte, lutte
qui s'amplifie jusqu'à la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce combat
eut, entre autres, comme chef d'orchestre, Michelet. Je respecte cet
historien de qualité et je ne mettrai pas en doute les accusations condensées
dans "La Sorcière".
Tout est vrai mais
tout est faux, imaginons que je rassemble dans un ouvrage les articles
parus dans la presse ces dix dernières années, concernant les enseignants,
vous y trouverez des vols, des violences, de la pédophilie, des
incitations aux meurtres,etc. Et si je conclus "voici l'état de
l'enseignement en France à la fin du XXème siècle" vous vous récrierez et
vous aurez raison, vous direz "c'est faux", et pourtant toutes les
accusations sont vraies, réelles. Cet esprit critique peut s'appliquer à
tous les problèmes de société, aussi brûlants soient-ils, comme la
colonisation par exemple.
C'est
pourquoi tout jugement sur l'Eglise ne peut être global, il faut tenir
compte des périodes et surtout - se dépouiller des images d'Epinal.
Je prendrai comme exemple celui des abbés.
Nos livres d'histoire ne tarissent pas d'anecdotes sur ces abbés qui
menaient joyeuse vie, s'affichant avec leurs maîtresses,etc. Ces anecdotes
sont vraies. Ce qui est faux, c'est la traduction. Quand j'ai découvert
ces pratiques, j'étais outré (ne l'avez-vous pas été ?), je pensais
"quelle honte, des abbés, des curés, se conduire de la sorte !" L'erreur ?
les abbés n'étaient pas des curés ! au sens où nous l'entendons
aujourd'hui. Les abbés commendataires étaient en quelque sorte les PDG
d'une entreprise, le plus souvent ils n'y résidaient pas et confiaient la
gestion à un prieur qui, lui, était un prêtre soumis à la règle. L'abbé
rendait parfois visite à son abbaye pour vérifier que tout était en bon
ordre, et surtout pour percevoir ses "plus-values", sa mense !. Donnons
corps à cet exemple. Jean Rioland, l'anatomiste, est nommé médecin de la
reine-mère, non seulement ce n'était pas une sinécure (quand on sait les
relations qui unissaient ladite reine avec son fils et avec Richelieu)
mais il avait beaucoup de mal à toucher ses gages, il obtint toutefois
pour son fils, en commende, l'abbaye de Flavigny. Comme la fonction
abbatiale était anoblissante, ledit fils devint ipso facto: Philippe de
Rioland. Quels étaient ses sentiments religieux ? je l'ignore, je sais que
le père était de formation huguenote, qu'il avait un esprit que nous
qualifierons aujourd'hui de franc-maçon, et que sa vie durant il ne put "sentir" les curés ! Ses obsèques furent toutefois célébrées en
"grandes pompes" dans sa paroisse. Nous ne sommes pas à une contradiction
près. Quant au Philippe de.. je sais seulement qu'il rapportait de ses
visites à l'abbaye de bonnes vieilles bouteilles de Bourgogne dont il
faisait profiter son père, l'éminent médecin, lequel en usait et même en
abusait, à en croire son ami Patin!
Philippe de
Rioland n'a soulevé aucune désapprobation. Tel ne fut pas le cas d'Eric de
Lorraine (qui plus est, un prince!) qui cumulait les bénéfices de l'évêché de Verdun et
des abbayes de Moyenmoutier et de St-Vanne. Ce brave Eric s'était épris de
Marie Du Puy, la dame de Vatan (en Berry), il l'avait épousée secrètement
dans l'abbaye de Jarcy dont l'abbesse, Jehanne Du Puy de Vatan était la
soeur de l'épousée. Malédiction, la lune de miel ne dura que trois ans, le
secret fut éventé. Haro sur le pauvre duc Eric que la qualité de
Prince de sang ne protégea absolument pas. Il fut suspendu de ses
fonctions, fut exilé de Verdun, enfermé "chez les pères jésuites de
Pont-à-Mousson". Pourquoi cette condamnation? non pas parce qu'il était
abbé ou évêque, mais parce qu'il était "prêtre" et avait prononcé ses
"voeux", et comme le souligne les minutes du procès il s'était "immiscé ès
choses sainctes et sacrées", il avait profané la religion.
Ces deux exemples pour
souligner les statuts différents des abbés, qu'il soient prêtres (peu
nombreux) ou non. Alors que dans notre esprit le titre d'abbé les fait se
confondre.
Les Guerres de religion endémiques au XVIème siècle sont également souvent
évoquées. Pour les avoir côtoyées (un peu, car une vie de chercheur
suffirait à peine!), j'ai cherché, je n'ai pas trouvé trace de "religion".
J'ai trouvé une lutte pour le pouvoir temporel (que l'on pourrait
cataloguer -déjà!- de conflit ouvert gauche/droite, doublé d'une
opposition entre Paris/province, entre Nord et Sud); j'ai vu les Princes
changer de camp selon les intérêts du moment, et sans rapport avec leurs
croyances religieuses ("Paris vaut bien une messe" même si cette phrase
n'a jamais été prononcée); j'ai vu les Ligueurs massacrer les Huguenots
avec une violence, un sadisme extrêmes et j'ai vu les Huguenots massacrer
les Ligueurs avec la même violence, et le même sadisme; j'ai vu des
règlements de compte personnels, étrangers à la situation politique
(éliminer un adversaire gênant est encore le meilleur moyen pour obtenir
une place convoitée); j'ai vu aussi des actes courageux, héroïques et des
humanistes prêcher (dans le désert) la non-violence; mais de religion,
bien peu, sinon un argument pour maquiller les véritables desseins des
politiques et des spadassins.
Si les
"guerres de religion" le sont bien peu, il en est tout autrement de
l'Inquisition qui, par définition, est un tribunal ecclésiastique établi
pour chasser les hérétiques. Cette Inquisition n'a pas sévi de façon
uniforme, elle a eu ses moments d'intensité et ses accalmies. Mais, à
chaque paroxysme, on trouve un sentiment exacerbé de peur, de terreur.
Imaginons les esprits médiévaux, comment expliquer toutes ces calamités
qui s'abattaient sur la population, calamités naturelles (même les plus
courantes comme la grêle), les tares physiques (comme l'épilepsie), les
endémies, (comme la peste) ? La mort hantait les esprits, une naissance
était source de crainte et non de joie, comme aujourd'hui (tant de
nouveaux-nés et de parturientes y perdaient la vie). A ces phénomènes
(surnaturels pour les esprits d'alors, puisqu' inexplicables) s'ajoutaient
la violence, les guerres, la faim. La Mort hantait les esprits, d'autant
redoutée qu'elle était imprévisible. Et Dieu ? la prière étant inefficace
- c'est la religion que l'on met en accusation. Le paganisme
ancestral, latent, resurgit. Puisque l'on ne peut faire appel à Dieu,
faisons appel à Satan. Hérésie et sorcellerie sont inséparables. L'
Inquisition s'est confondue en chasse aux sorcières. "Sorcières", au
féminin, dans le monde rural, car les hommes, en milieu urbain
s'appelaient... "magiciens", nuance ! La sorcellerie est fille de la
misère, physique et mentale.
Et quel était l'état d'esprit des inquisiteurs,
des bourreaux ? Non seulement ils étaient soumis aux mêmes peurs, aux
mêmes hantises, aux mêmes traumatismes, mais ils étaient habités par
une conviction: tous ces sorciers étaient manipulés par Satan car il était
écrit que le règne de Satan annoncerait la fin du Monde. D'où une terreur
supplémentaire: si l'on n'extirpe les entrailles où se loge le diable, si
l'on ne brûle les "possédés" comme on brûle les "pestiférés", nous allons
tous "y passer". Alors, soyons sans pitié, sus à Satan, sauvons l'Humanité
en péril ! le vocabulaire est anachronique, j'en conviens, mais il traduit
l'état d'esprit des bourreaux.
Au XVIème siècle, marqué par un palier dans
l'évolution des mentalités, l'Inquisition perdit beaucoup de virulence.
J'ai eu la chance d'assister à un procès en sorcellerie (par documents
interposés, vous aviez compris). L'inquisiteur commença par réunir des
docteurs en théologie et en médecine pour s'assurer que l'accusée Marthe
Brosset, une romorantinoise de 26 ans, était bien possédée du diable ou
non. Ce qui dans la démarche était déjà un progrès. Jean Rioland, le
grand-père de l'abbé, celui qui, après avoir enseigné la philosophie, fut
doyen de la Faculté de médecine de Paris , faisait partie du jury. Après
plusieurs séances, examens divers, il déclara en bon rationaliste qu'il
était qu'il y avait "piperie" et que "la fille n'était point démoniaque".
Toutefois l'un des médecins, nommé Duret, revint le lendemain pour
manifester son doute et demander que l'examen soit prolongé pendant 3
mois. Ce qui prouve que, même parmi les humanistes de cette fin du XVIème
siècle, l'hypothèse d'un "Satan menant le bal" n'était pas exclue! Il est
vrai que le pauvre Jean n'avait pour toute explication que "les humeurs du
cerveau" qui devaient être "ou trop chaudes ou trop froides"! Dénouement:
les médecins l'emportèrent sur les théologiens, Marthe fut reconduite à
Romorantin, assignée à résidence, et tenue de ne pas recommencer ses
simagrées.
Les siècles ont
passé, l'Inquisition demeure, elle n'est plus catholique, elle s'est
appelée récemment "camps d'extermination", "purges staliniennes", "Pol
Pot", et j'en passe (hélas). Mais la différence est énorme, le monde
d'hier était analphabète, ignorant, tandis qu'aujourd'hui... je vous laisse conclure.
On ne peut aborder la
critique de l'Eglise que par la voie historique, à moins que l'on ne soit
"fidèle", auquel cas je pense que l'on peut s'exprimer sur l'organisation
interne (mariage des prêtres, par exemple) ou la pratique (messe en latin
ou en langue vernaculaire), je ne me permettrai pas de donner des conseils
à ces fidèles, comme je n'en donnerai pas aux "frères" d'une loge ! On
doit aborder l'Eglise comme on aborde la Noblesse, la Révolution, la
Monarchie,etc. Au cours de l'Histoire, l'Eglise a eu ses forces et ses
faiblesses, ses grandeurs et ses petitesses. Aujourd'hui, l'Eglise n'est
plus une force économique, elle n'est plus une force politique, son
influence religieuse peut être considérée comme négligeable. Notre
République est laïque, et c'est très bien ainsi. Si d'autres forces la
menacent, elles n'émanent pas des "chrétiens, dits pratiquants";
personnellement je n'ai jamais ressenti sur moi la moindre pression de
cette Eglise, je suis d'autant plus libre pour en souligner les aspects
positifs comme les aspects négatifs.
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